26.11.2009
Sur le fil (2)
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Sur le fil (1)
Chacun peut passer à côté de l’amour, soit parce qu’il est trop tôt, soit parce qu’il est trop tard... Ou pire encore, parce qu’il nous fait peur…
Et cette femme aux talons hauts, aux chevilles cerclées par des anneaux d’argent, chevelure droite, noire, vibrante, résonne dans mes mains vengeresses… O, le très vilain plaisir que celui d’arracher, de tenir, de pétrir, de pincer, de mordre, de marquer, de violenter, et d’observer dans l’autre toute la douleur d’aimer… Elle est mon frère dans ce don absolu et par ses larmes qui roulent sur son mascara de luxe… Qui accepte ses limites ? Qui marche sans se mentir ? Sans se cacher ? Sans se retourner…
Madone à genoux, désirable, pure, blanche jusque dans ses veines, profonde, sincère, et puissamment mystique. O Dieu que je respecte sa prière de femme, sa volonté d’exposer sa souffrance si naturelle, sa fragilité d’abandonnée… Dans la ville agitée, elle flotte entre les soupirs admiratifs et les regards déplacés. Est-elle esclave ou déesse, apparition ou réalité ? Des nuées d’oiseaux piaillent perchées sur les arbres squelettiques, et des voitures grondent de leur virilité débile. Talons hauts donc et jupe cintrée, et son corps, magnifié par l’orfèvrerie couturière, arpente les trottoirs en pécheresse assermentée.
Mon cœur se bloque, mon cœur se perd, chevilles cerclées par des anneaux d’argent, chevelure fière, lèvres dessinées au rouge Dior, et des jambes invisibles prises dans des filets aux mailles pourprées. L’inconnue se faufile entre les klaxons et les pas pressés des piétons, pour finalement disparaître entre deux pincées de regret et cet espoir fou de la recroiser un jour, un soir, ou bien une vie… Entre deux parenthèses sages…
Oui, pire encore, parce que cet amour nous fait peur…
Comment l’imaginer ? Comment l’imaginais-je, lorsque adolescent, un seul regard suffisait à embraser mes désirs balbutiants ? Brunette aux manières de garçon se plongeant dans les ondes méditerranéennes, bouche soyeuse et épaisse au parfum de sucre et de vanille. Et ses baisers, ô mon Dieu, ses baisers… Une telle volupté… Si lointaine et si présente… Et mes paroles ridiculement sincères qui proclamaient des vœux d’éternité, de fidélité. Sa peau déshabillée qui se mariait au sable fin, à la lune, aux collines éclairées par les mas des vacanciers. Dans l’entrelacement de nos bras juvéniles, j’étais l’égaré et la chaleur d’été suffisait à mon bonheur. Hier encore… Si près que je respire son souffle mentholé, sa douceur préservée de toute vulgarité, sa douceur revêtue de tant espoirs alors que la mer calme venait lécher nos pieds dénudés. La mer, avide de nous engloutir dans son immensité.
L’inconnue déambule dans mes rêves d’adulte, lèvres peintes donc au rouge Dior, mi-guerrière, mi-prisonnière, et ses pas suspendus dans le bouillonnement citadin… Fermons les yeux… Est-elle encore là ? Chemisier blanc à la transparence mensongère, et son dos zébré des furies de son amant : la passion… Fermons les yeux… La Passion ! Et ma respiration qui se bloque, et l’air qui me manque, et je suffoque, et je crie silencieusement ma déraison. Et personne pour me secourir, le spectacle habituel des passants pressés, le mensonge quotidien de la modernité glacée. Si froid, si mal qu’il faut que je lui parle, si froid, si mal, qu’il faut que j’agisse, dans l'absolue clarté de mon délire...
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23.11.2009
C'est vrai, des chouettes j'en ai rencontré... La nuit, surtout...
De mon errance volontaire, j’eus heureusement quelques rencontres intéressantes, comme cette adolescente rebelle qui s’accrochait à son chien avec l’amitié des géants. Petite rasta en kaki et colliers multicolores qui m’avoua entre deux souffles éthyliques : « tu sais, j’aime pas faire l’amour et pourtant, je le fais tout le temps. Ils aiment tellement ça et ils ont l’air tellement soulagé après ça, alors, je leur fais plaisir… Ca me coûte pas grand-chose de leur faire plaisir. » Assis sur le bitume qui fondait comme une glace, j’eus la décence du silence puis un mec mince et craquant comme une biscotte vint s’installer à nos côtés, sans même me saluer. Il portait la croix celte, un anneau dans le nez et la violence des mal nés. Une casquette de marque fixée sur sa tête, il insultait les passants avec la rage de ceux qui aiment mordre tandis qu’elle le mangeait des yeux comme s’il s’agissait d’un prince pour petites filles sages.
- Tu viens d’où, finit-il par lâcher d’un air enfumé comme un coffee shop.
- De Paris, répondis-je absent.
- Et toi ? renchérit-il avec plus de conviction.
- Oh moi… Disons d’assez loin, pour être honnête, lui apprit-elle d’un sourire nostalgique. Tu dois pas connaître, en tout cas.
- Cigarettes ? proposa-t-il d’un ton douteux, ou autre chose ?
Il grimaçait mielleusement en exhibant une dent en argent que j’aurais volontiers fait sauter au pied de biche. Et puis pas besoin d’intuition féminine pour deviner qu’avec ce type là, les emmerdes tombaient comme les feuilles en automne. Elle s’en amouracha aussitôt, mauvais charme, mauvais sort, je ne sais, mais elle était née pour recevoir des baffes et cela me révoltait.
- Vous dormez où ce soir ?
- On sait pas encore, répondit-elle distraitement, pour le moment, on a un plan dans un hall d’immeuble un peu plus loin mais c’est pas terrible, les flics nous emmerdent… Ils sont chiants et ils savent même pas pourquoi, ils obéissent comme des merdes.
D’une certaine manière, l’alcool m’a sauvé : à drogue douce, mort lente. Elle, noyée dans ses pilules hallucinogènes, accélérait le processus comme un ange qui aurait décidé de courir le 100 mètres. Elle acceptait de ne pas connaître ses vingt ans pour un plaisir que beaucoup jugent mais que peu connaissent. Elle, ailleurs, sur son île magique où elle gambadait nue, seulement chaussée de bottes de sept lieues. Seins balbutiants, sexe à éduquer…
- On est dans un squat avec des copains, dit-il, venez et on vous trouvera bien une place.
- Ok, c’est sympa, reprit-elle sans me consulter, on ira, pas vrai ?
Vers dix-huit heures, je la vis s’éloigner avec son sac léger comme la misère. J’aurais voulu être son père, la prendre dans mes bras et lui dire que j’étais désolé et puis qu’il n’y avait pas de raison, on pourrait peut-être rattraper le temps perdu. Deux ou trois jours plus tard, je vis son chien gambader vers moi, triste carcasse noire qui bavait sa reconnaissance au moindre morceau de nourriture. Il était seul et je décidais qu’il fallait reprendre ma route.
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Oui c'est vrai après tout . . .
Je raccrochais et observais mon intérieur minable où la paresse l’emportait sur le savoir. Dans ce capharnaüm savant, il n’y avait rien à sauver. Loin, très loin dans mon cœur, j’avais ce rêve qui avait disparu : cette volonté d’écrire un jour les mots justes. L’envie s’était désagrégée avec la fin des études et dehors, les cerisiers avaient perdu leurs fleurs et luttaient contre les oiseaux pour préserver leurs fruits. Peine perdue. Toutes ces années à écouter la même musique, le même refrain, avec la même lassitude… Et ces orages qui éclataient désormais loin de moi, cieux gris qui m’entraînaient dans l’ennui et la médiocrité : les attributs sans le talent, la malédiction sans l’argent, et mon corps affreusement ouvert à tous et à toutes, femmes et hommes sans tendresse, étreintes sans mémoire, et baisers sans lumière. J’aurais aussi bien pu chanter : « Oh, mes amis, mes camarades, laissez-moi rejoindre la terre et mon frère, le néant et le silence, l’harmonie et la beauté. Non, non, cette vie n’est pas pour moi, avec son hypocrisie, cette drogue qui me noie les veines, cette noirceur qui me sort les tripes à l’air tandis que les rois blasés s’envoient en l’air avec des russes effilées. » Je devais partir et oublier… Ou quelque chose comme ça… Oublier de regarder la vie à la télévision, cesser d’aboyer comme un esclave moderne, et ne pas rire parce que je ne savais plus quoi faire ! Ouais, le cerveau tordu, le foie malade, les tempes suantes, le ventre agressif et s’empiffrer de langoustines au clair de lune en regrettant ses quinze ans et les demoiselles agiles. Ah, mes petites gazelles avides de vin et de paroles rassurantes. Je me vomissais, je me détestais, je me scarifiais mais malheureusement, mes hurlements plaintifs réveillaient en moi une faim encore plus inquiétante. Comment détruire cette musique qui ne m’avait jamais plu, ces mortelles randonnées où je redoutais que les sidéennes démoniaques ne me transmettent leur peste amoureuse ? Marre de n’être que des fesses en l’air, un trou à combler alors que je souhaitais n’être qu’une larme, une petite larme dans ce monde privé d’émotions. A travers les persiennes, le soleil vint sabrer ma moquette, révélant une multitude de tâches dont je ne connaissais plus les origines. L’été se glissait jusque sur mon matelas défoncé par mon addiction aux orgasmes. Non, je n’avais pas d’autre choix. Je remplis mon sac à dos de deux ou trois choses inutiles et en sortant dans la rue, je sus que mon suicide serait reporté à une date ultérieure.
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08.11.2009
Lilou Liane
Lilou Liane, peut-être trois ans, robe rouge volant près du chapiteau, l’œil en trompette et la valse élégante, imite les grâces des cieux tandis que le haut-parleur crache fort des rythmes assourdissants de Dance Music. La foule patiente, la foule ne sait rien, la foule s’aveugle, la foule, notre ennemie si accueillante… Lilou Liane porte un grand collier de pièces dorées et à chacun de ses pas, elle tinte d’un cliquetis d’artifice, la petite, la merveille, l’image pieuse de notre belle enfance. Est-elle innocente, elle qui la nuit tremble des cris de la bête blessée, elle qui souffre de blessures à jamais ouvertes, elle dont le sang fait horreur aux honnêtes gens ? Toujours de passage, toujours si effrayante, et cela même du haut de ses trois pommes...
Parfois, les hurlements des fauves dressés en férocité, excités par cette viande qu’ils n’ont pas eu, par ces coups de bâton donnés à répétition par M. Ritz, le dompteur assermenté, la réveille et dans ses yeux de gitane, on comprend que l’habitude ne terrasse pas la peur. Mais le spectacle commence, il le faut bien, et les gens claquent dans leurs mains et s’amusent à se souvenir de leurs huit ans. Ils veulent des clowns, des jongleries, des frissons, des pirouettes, ils en veulent pour leur argent et ils ont raison. Oui, ils ont raison car les temps sont durs et les rires, de plus en plus lointains…
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23.09.2009
Couleur du soir . . .
Oh nuit, étrange amie, mon grand danger
Au coin des rues, se prostituent mes adorées
23:18 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04.09.2009
Le temps qui reste
Le parquet Versailles craque sous les patins de ma mère qui se réfugie dans sa chambre pour pleurer son fils perdu au rythme d’une horloge dix-huitième. Des bibelots en désordre s’étalent sur la cheminée en marbre et contemplent cette femme qui a magnifiquement vieilli, avec sa chevelure cendrée et son visage ridé au pinceau de soie. Et père, malgré les ordres formels du médecin de famille, se verse un minuscule whisky sec en repensant aux premiers sidéens qu’il accueillit dans son service, à cette maladie honteuse semblable à une peste amoureuse. Il ne les a pas rejeté, lui, il a honoré son serment d’Hippocrate alors pourquoi n’écoute-t-il pas son fils ? Peu à peu sa mémoire l’abandonne et les moments de lucidité se font rares. Alzheimer progresse. Sous peu, il oubliera mes visites, le prénom de sa femme alors qu’hier encore, petit enfant, il surprenait une femme se perdre dans la paille avec un inconnu. Te souviens-tu, mon père, comme ton kiki était dur à en pleurer, l’excitation de ne pas être vu, de comprendre les mécanismes mystérieux de l’amour alors que dans les champs grillés par le soleil, les meules de foin ressemblaient à des roulés au miel. Une goutte de sueur se trimballait de ton front à ton cou et tu te disais : « un jour, ce sera mon tour de participer aux galipettes, de sombrer dans la frénésie de la reproduction et de faire crier une blonde à la peau parfumée. » Plus tard, à la cour d’appel de Rouen, tu assisteras au discours de rentrée de ton père sur Henri IV. Il se tenait droit, en tenue d’apparat, magnifique de solennité et d’hommage au passé. Une seule fois, tu l’as vu doutant, c’était pour ce Valence, pour qui ton père avait du respect, alors qu’il avait scié femme et enfants dans un instant d’angoisse insurmontable, l’esthète dans le box des accusés qui avait poussé le vice jusqu’à rater son suicide, pauvre carcasse effondrée par son geste et qui ne réclamait qu’une seule chose, la mort. On lui refusa, par pure charité chrétienne et malgré ses multiples entreprises pour accélérer sa fin, il croupit durant des années dans son cachot avant qu’un providentiel cancer ne l’emportât en quelques mois. Papa, pourquoi donc ce Valence t’a tant fasciné, pourquoi donc m’as-tu raconté cette histoire, toi qui parle si peu ?
Tu jettes un œil à travers la haute fenêtre de la bibliothèque et la crasse accumulée t’empêche de te réchauffer au soleil d’été. Parfois, je t’imagine nu, la graisse veineuse dégoulinant de tes membres fatigués, tes dents avariées qui une à une tombent, tes jambes qui ne te portent plus qu’avec difficulté, ton visage déformé par les ans, ce double menton qui pendouille comme une dinde énervée. Mais où est mon idole d’enfance, mon demi-dieu toujours absent ? Et ma mère, pudique mais juste, vient à ton chevet comme jadis à mon lit, pour te border et réciter une prière à notre affreux créateur. Avec un soupir sincère, elle recouvre ta peau glacée d’un édredon épais aux motifs cachemire. Après tout, papa, tu n’y peux rien si tu meurs comme ça, ce n’est pas beau ni glorieux, ces forces qui t’abandonnent, ces souvenirs qui remontent aussi souvent que ton vomi, ces poèmes qu’enfant tu récitais et qui ressurgissent comme des diablotins insolents. Quatre-vingt-cinq ans et tu t’accroches encore, tu ne veux rien lâcher, rien regretter mais tu ne fais déjà plus parti de cette ville qui s’agite dehors pendant que la mort se fait patiente, cette vieille garce qui rigole de notre déchéance. Et ta lignée qui s’éteint, sans fanfare ni trompette, parce que tu es persuadé que le fils qu’il te reste préfère les jolis garçons et aime se faire détruire l’anus par des queues bien raides. Te l’imagines-tu ? Nous n’en parlerons jamais et pourtant, il y a des choses que tu devrais savoir… Mais à quoi bon maintenant que ta respiration ne te retient plus qu’à un fil sur cette terre maudite. Tu parle peu, n’est-ce pas, sur ton lit de mort où ta jeunesse te remonte en bouche avec des glaires qui se mélangent à ton sang. Et ton autre fils, où vagabonde-t-il désormais ? Il était mon aîné et pourtant si fragile, si abîmé et si beau. Les oiseaux devraient tous naître avec des ailes, voilà le vrai problème, le seul problème…
- Si longtemps, si longtemps, me dit mon père.
- Quoi papa ?
- Mais tu sais bien, me répondit-il triste comme à la fin d’un bon roman. Et puis maintenant, c’est trop tard. Il ne faut pas trop en vouloir à ta mère. Tu ne sais pas tout, tu ne connais pas ton histoire.
- Mais qu’est-ce que tu me racontes, de quoi veux-tu parler ?
- Ce n’est plus la peine - Et le vieux de tousser des secondes de vie - Tu ne comprendrais pas, pas toi. Tu as toujours eu raison. Tu te souviens quand on nageait ensemble pour gagner le large. Tu gagnais toujours, c’est parce que j’ai peur du fond, j’ai peur de ce que je ne vois pas. J’ai toujours été comme ça, mon père me l’a suffisamment reproché. Il n’aimait personne, à part son petit cercle de francs-maçons. Moi, je ne les aime pas ces gens là, des magouilleurs, des hypocrites. Faut me croire, mon fils, j’ai jamais eu besoin d’eux, jamais. Moi, je me suis fait tout seul, avec le travail et la volonté. Evidemment, je suis sûr que dans ton milieu… Avec tes études, tu aurais pu avoir une belle carrière, je ne comprends pas ce qu’il s’est passé…
- J’ai fait ce que j’ai fait, l’interrompis-je en soupirant, et puis ce n’est pas de ma faute, si tu es déçu. D’ailleurs, qui te dit que je ne le suis pas aussi ?
- C’est avec ta mère que tu dois être gentil, elle est encore jeune. Tout ce qu’elle a supporté… Je ne sais pas comment elle a tenu. Une femme… exceptionnelle, ta mère… Tu peux me croire, va, pas la peine de faire le fier.
Et le vieux de fermer les yeux, de se rappeler peut-être le jour de leur première rencontre. Selon la version officielle, la famille lyonnaise avait envoyé maman à Paris pour les vacances, pour oublier une amourette coupable et voilà qu’elle était tombée sur papa et ses trente cinq ans sonnés, quinze ans de différence : quinze ans, le temps d’une adolescence. Comment était-elle vêtue ? Etait-elle accompagnée par une vieille tante acariâtre dont personne ne se souvient, une de ces femmes sans vie conçue pour emprisonner les autres ? Papa sans sa canne, papa jeune médecin à l’allure déterminée et qui croquait la ville comme d’autres une tartelette au citron. Je l’imagine, sortant de l’hôpital, la tête dans ses patients lorsque soudain, une brunette, ma mère, le ramena à des préoccupations plus communes. Il s’était passé quelque chose que je ne comprenais toujours pas, moi qui les avais vu si indifférents l’un à l’autre, presque adversaires, aigris par la vieillesse qui s’installait sans montrer de gêne. Maman s’était réfugiée dans le silence et lui, dans une sage ivresse mais cet après-midi là, en 1967, un miracle avait eu lieu et deux solitudes s’étaient unies sans que je ne sache comment.
- Elle était belle, maman, quand tu l’as rencontré ?
- Ecoute, mon fils, je suis fatigué. On en parlera une autre fois, d’accord.
Il prit son air de béton armé et comme toujours, je ne perçus rien de ses faiblesses. Marié à trente cinq ans, cela voulait dire beaucoup d’aventures pour un homme comme lui. Quelle fut sa première ? La légende raconte que dans un palace de la Baule, une dame de l’aristocratie russe le fit monter dans sa suite pour lui enseigner les lois de la nature. Une dame à demi ruinée, qui rebondissait d’amants en amants, avec en prime, cet art du thé qu’elle servait dans un beau samovar rescapé de la furie bolchevique. Une dame plus âgée qui allait lui faire lanlère, l’initier à l’amour qui dure trente six heures, deux nuits et un jour. Eté 1949, papa avait seize ans et il s’acoquinait avec la luxure. Avait-il eu la coquetterie de s’admirer dans le miroir pendant que la dame descendait le long de son corps pour caresser son sexe en plein émoi ? Te souviens-tu du premier frisson lorsqu’elle te goba comme un œuf cru, et de sa langue qui roulait et grimpait comme du lierre vigoureux ? Du champagne qu’elle versait dans ta gorge, de ses seins pleins mais légèrement tombants ? Entendais-tu le vent d’Indochine gronder au dehors pendant que ton jeune corps découvrait le mystère de l’orgasme ? Fallait-il condamner Henri Martin ? Et plus grave encore, existe-t-elle ta russe blanche ? N’ai-je pas tout inventé ? Tu es reparti dans ton mutisme forcené, ton dentier n’articulera plus de mots, tu as trop donné. Cette pudeur, je ne la supporte plus aujourd’hui car chaque jour passé dans le silence est une occasion manquée. Les livres, l’art, c’est bien mais toi, toi c’est plus que tout, c’est ça que je veux aujourd’hui, c’est ça que je veux explorer, c’est le chemin qu’elle m’a enseigné… Je vis dans cette illusion de te connaître un peu mieux dans le seul espoir de mieux me comprendre. Et que dire sur cette seconde guerre mondiale qui, d’un coup de canon, t’a fait basculer dans le monde des adultes ? Et voilà le temps des privations en lieu et place de l’opulence bourgeoise. Ressentais-tu la peur de tes parents, l’angoisse que l’on découvre ton petit bout de sexe manquant ? Un quart juif, trois quart catholique, le camp était vite choisi. Il fallait même forcer le trait pour que cessent les ragots, les remarques déplaisantes et éviter ainsi une lettre qui pouvait mener aux convois de l’enfer. Alors ? Alors mon papou et ma mamie marchaient la tête haute dans la ville occupée tandis que dans le sous-sol de leur maison, patientaient un oncle et une tante par trop juifs. Lui, l’oncle, l’ancien combattant de la première guerre mondiale, celui qui bien des années plus tard me montrerait une médaille de guerre, lui, le laïc qui dans ces heures sombres, vivait tel un rat en retrouvant les prières de jadis. Un mench… Heureusement que je l’ai connue ma mamie, pour rassembler les briques de ton histoire, de mon histoire. Heureusement… Et pourtant, tant de choses n’existent déjà plus, tant de petites histoires à jamais recouvertes par la terre. Je pense souvent à tous ces corps qui pourrissent sans le réconfort de nos pleurs, au milieu des tombes fleuris. Je le sais, moi, qu’il pleut toujours, les 1er novembre mais tant pis, il faut s’y habituer et honorer nos morts.
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25.08.2009
A mon oiseau sauvage

Je suis petit garçon, petit couillon, qui chasse les talons des filles et les punitions, les rendez-vous du mercredi après-midi où les cancres, enfin seuls, laissent voyager leur imagination. La mer, les mouettes et mes soleils d’étés…
Et ce pion attendri caressant mes cheveux d’oiseau sauvage…
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16.07.2009
Mais Je, où est-ce ?
L’ange noir, celui de mes sept ans, les ailes en croix, éventre les cieux balafrés par les feux intérieurs. Le petit clown ricane, il n’a plus froid. Et dedans la terre se noie, affreusement.
Je, où est-ce ? Les orages de lave écorchent mes peaux vives, mes pauvres yeux effrayés par les respirations labyrinthiques, la bouche close et mon silence… Là-bas, une pluie fine recouvre la forêt d’une impassible rosée, mes pas tapissés de mousse, mon fils et son allure de matelot volontaire.
Et cette attente, indescriptible, dans les paysages en fusion : volcans, tempêtes et incendies dans le chaos brutal. Et cet oubli dans les corps de passage, et ces soupirs tant recherchés, et ces rouges sangs qui dévalent en rugissant les monts imaginaires. Les cloches sonnent, il n’est pas l’heure.
Mais… Mais Je, où est-ce ? Une rivière primitive qui serpente dans l’écho divin, un vol noble de vautours agités, une lente ascension au creux d’une vallée abandonnée… Et toujours au dessus, les nuages ténébreux, les cuisses de l’aimée, et la sainte armée des doutes et des impatiences.
Cette vaine agitation, comment la taire ? Chaque jour, des tombes familières, s’élèvent les souvenirs et les plaintes, les rendez-vous manqués et les rires lointains. Un qui manque, un qui pleure, sans justice ni demi-tour, et le cœur qui hésite à se joindre aux cendres prisonnières. Et les mots ? Si fragiles et si menteurs, si laids parfois…
Et tout qui tourne et me retourne, et qui s’accroche et me décroche, d’idées en idées, d’obsessions en obsessions, de cauchemars en cauchemars. Où donc s’évanouissent les croissants de lunes bleues et les brises adolescentes, les merveilles familiales et les repos de l’été ? Epousant le sable, l’horizon dévoile le ballet des sirènes sages tandis qu’un phare antique hypnotise les vagues de son regard paternel.
Sur la lande dévastée, les arbres faméliques s’élèvent tels des mâts foudroyés. Le sol, sec et poussiéreux, assoiffé, ignore l’affolement des insectes tandis que de ses brûlures assassines, le soleil éclaire au mieux craquements, fissures et interstices. Et Je, où est-ce ? Ombre squelettique traînant sa masse difforme dans le désert, errant en vieux prophète, mêlant sa chair à sa tunique, espérant et redoutant le signe qui ne vient pas.
Et l’ange noir, celui de mes sept ans, règne en conquérant sur l’étendue immense de mes idéaux. Le petit clown sourit, il a chaud. Et dedans, ma terre se noie, affreusement.
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05.03.2009
Et hop...
Dans ce coin-ci de l’Arctique, près des pingouins sauvages, je faisais office de saint tandis que d’autres me faisaient la nique, avec les grands airs et les mauvais principes. Ils parlaient trop, les zouaves mais je savais garder mon calme, un héritage familial gagné dans les steppes de l’Est, du temps où les loups montraient à tort les crocs. Mais bon, ils causaient malgré tout, ces salopards et de temps en temps, forcément, ils marquaient des points, peut-être les mauvais, mais des points quand même. Et puis moi, à part la sensiblerie, les mots contre les maux, les souvenirs de maman, et puis de père - enfin le tableau classique des sensibleries mièvres – je ne savais que fermer ma gueule de romantique, serrer les dents et supporter les moqueries, alors qu’au loin, sur la route, s’ouvraient les paysages rouges et les monts ardents de mes idéaux. Pas de mystère, mon gars, pas de surprise, ils gagnaient et pourtant, des quelques coins du monde que j’ai visité, il y a toujours une place pour les perdants, les renégats et les coquins, tous ces monstres en dehors des univers connus. Je suis un de ceux-là et pas des moindres ! Mon appétit rencontre la mer, cette avidité de croquer les vrais méchants, les juges de la dernière espèce, les inventeurs de mal-être. Seul et silencieux, perdu dans ma banlieue cérébrale, bouleversé par les images carcérales de mon purgatoire, j’avance maladroit et émotif, bancal comme pas un, et de mon pas abîmé, sous l’arche de mes frères et de mes sœurs de pensée, j’idolâtre l’Anarchie. L’Anarchie, oui, l’Anarchie fraternelle des blessés et des sans voix, des ours caverneux, des timbres cassés par la cigarette roulée… Et puis d’ailleurs, mon cri n’est pas humain et ne le sera jamais. J’ai une mémoire brisée et des fantômes familiers qui l’emportent sur ce réel imposé, cet affreux regard qui n’a aucun respect pour les fêlures et les drames… Je suis une blessure ouverte, une plaie béante, un ogre de vin et de plaisir, un bossu qui porte le malheur et la chance…
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