04.09.2009

Le temps qui reste

Le parquet Versailles craque sous les patins de ma mère qui se réfugie dans sa chambre pour pleurer son fils perdu au rythme d’une horloge dix-huitième. Des bibelots en désordre s’étalent sur la cheminée en marbre et contemplent cette femme qui a magnifiquement vieilli, avec sa chevelure cendrée et son visage ridé au pinceau de soie. Et père, malgré les ordres formels du médecin de famille, se verse un minuscule whisky sec en repensant aux premiers sidéens qu’il accueillit dans son service, à cette maladie honteuse semblable à une peste amoureuse. Il ne les a pas rejeté, lui, il a honoré son serment d’Hippocrate alors pourquoi n’écoute-t-il pas son fils ? Peu à peu sa mémoire l’abandonne et les moments de lucidité se font rares. Alzheimer progresse. Sous peu, il oubliera mes visites, le prénom de sa femme alors qu’hier encore, petit enfant, il surprenait une femme se perdre dans la paille avec un inconnu. Te souviens-tu, mon père, comme ton kiki était dur à en pleurer, l’excitation de ne pas être vu, de comprendre les mécanismes mystérieux de l’amour alors que dans les champs grillés par le soleil, les meules de foin ressemblaient à des roulés au miel. Une goutte de sueur se trimballait de ton front à ton cou et tu te disais : « un jour, ce sera mon tour de participer aux galipettes, de sombrer dans la frénésie de la reproduction et de faire crier une blonde à la peau parfumée. » Plus tard, à la cour d’appel de Rouen, tu assisteras au discours de rentrée de ton père sur Henri IV. Il se tenait droit, en tenue d’apparat, magnifique de solennité et d’hommage au passé. Une seule fois, tu l’as vu doutant, c’était pour ce Valence, pour qui ton père avait du respect, alors qu’il avait scié femme et enfants dans un instant d’angoisse insurmontable, l’esthète dans le box des accusés qui avait poussé le vice jusqu’à rater son suicide, pauvre carcasse effondrée par son geste et qui ne réclamait qu’une seule chose, la mort. On lui refusa, par pure charité chrétienne et malgré ses multiples entreprises pour accélérer sa fin, il croupit durant des années dans son cachot avant qu’un providentiel cancer ne l’emportât en quelques mois. Papa, pourquoi donc ce Valence t’a tant fasciné, pourquoi donc m’as-tu raconté cette histoire, toi qui parle si peu ?

 

Tu jettes un œil à travers la haute fenêtre de la bibliothèque et la crasse accumulée t’empêche de te réchauffer au soleil d’été. Parfois, je t’imagine nu, la graisse veineuse dégoulinant de tes membres fatigués, tes dents avariées qui une à une tombent, tes jambes qui ne te portent plus qu’avec difficulté, ton visage déformé par les ans, ce double menton qui pendouille comme une dinde énervée. Mais où est mon idole d’enfance, mon demi-dieu toujours absent ? Et ma mère, pudique mais juste, vient à ton chevet comme jadis à mon lit, pour te border et réciter une prière à notre affreux créateur. Avec un soupir sincère, elle recouvre ta peau glacée d’un édredon épais aux  motifs cachemire. Après tout, papa, tu n’y peux rien si tu meurs comme ça, ce n’est pas beau ni glorieux, ces forces qui t’abandonnent, ces souvenirs qui remontent aussi souvent que ton vomi, ces poèmes qu’enfant tu récitais et qui ressurgissent comme des diablotins insolents. Quatre-vingt-cinq ans et tu t’accroches encore, tu ne veux rien lâcher, rien regretter mais tu ne fais déjà plus parti de cette ville qui s’agite dehors pendant que la mort se fait patiente, cette vieille garce qui rigole de notre déchéance. Et ta lignée qui s’éteint, sans fanfare ni trompette, parce que tu es persuadé que le fils qu’il te reste préfère les jolis garçons et aime se faire détruire l’anus par des queues bien raides. Te l’imagines-tu ? Nous n’en parlerons jamais et pourtant, il y a des choses que tu devrais savoir… Mais à quoi bon maintenant que ta respiration ne te retient plus qu’à un fil sur cette terre maudite. Tu parle peu, n’est-ce pas, sur ton lit de mort où ta jeunesse te remonte en bouche avec des glaires qui se mélangent à ton sang. Et ton autre fils, où vagabonde-t-il désormais ? Il était mon aîné et pourtant si fragile, si abîmé et si beau. Les oiseaux devraient tous naître avec des ailes, voilà le vrai problème, le seul problème…

-          Si longtemps, si longtemps, me dit mon père.

-          Quoi papa ?

-          Mais tu sais bien, me répondit-il triste comme à la fin d’un bon roman. Et puis maintenant, c’est trop tard. Il ne faut pas trop en vouloir à ta mère. Tu ne sais pas tout, tu ne connais pas ton histoire.

-          Mais qu’est-ce que tu me racontes, de quoi veux-tu parler ?

-          Ce n’est plus la peine - Et le vieux de tousser des secondes de vie - Tu ne comprendrais pas, pas toi. Tu as toujours eu raison. Tu te souviens quand on nageait ensemble pour gagner le large. Tu gagnais toujours, c’est parce que j’ai peur du fond, j’ai peur de ce que je ne vois pas. J’ai toujours été comme ça, mon père me l’a suffisamment reproché. Il n’aimait personne, à part son petit cercle de francs-maçons. Moi, je ne les aime pas ces gens là, des magouilleurs, des hypocrites. Faut me croire, mon fils, j’ai jamais eu besoin d’eux, jamais. Moi, je me suis fait tout seul, avec le travail et la volonté. Evidemment, je suis sûr que dans ton milieu… Avec tes études, tu aurais pu avoir une belle carrière, je ne comprends pas ce qu’il s’est passé…

-          J’ai fait ce que j’ai fait, l’interrompis-je en soupirant, et puis ce n’est pas de ma faute, si tu es déçu. D’ailleurs, qui te dit que je ne le suis pas aussi ?

-          C’est avec ta mère que tu dois être gentil, elle est encore jeune. Tout ce qu’elle a supporté… Je ne sais pas comment elle a tenu. Une femme… exceptionnelle, ta mère… Tu peux me croire, va, pas la peine de faire le fier.

Et le vieux de fermer les yeux, de se rappeler peut-être le jour de leur première rencontre. Selon la version officielle, la famille lyonnaise avait envoyé maman à Paris pour les vacances, pour oublier une amourette coupable et voilà qu’elle était tombée sur papa et ses trente cinq ans sonnés, quinze ans de différence : quinze ans, le temps d’une adolescence. Comment était-elle vêtue ? Etait-elle accompagnée par une vieille tante acariâtre dont personne ne se souvient, une de ces femmes sans vie conçue pour emprisonner les autres ? Papa sans sa canne, papa jeune médecin à l’allure déterminée et qui croquait la ville comme d’autres une tartelette au citron. Je l’imagine, sortant de l’hôpital, la tête dans ses patients lorsque soudain, une brunette, ma mère, le ramena à des préoccupations plus communes. Il s’était passé quelque chose que je ne comprenais toujours pas, moi qui les avais vu si indifférents l’un à l’autre, presque adversaires, aigris par la vieillesse qui s’installait sans montrer de gêne. Maman s’était réfugiée dans le silence et lui, dans une sage ivresse mais cet après-midi là, en 1967, un miracle avait eu lieu et deux solitudes s’étaient unies sans que je ne sache comment.

-          Elle était belle, maman, quand tu l’as rencontré ?

-          Ecoute, mon fils, je suis fatigué. On en parlera une autre fois, d’accord.  

 Il prit son air de béton armé et comme toujours, je ne perçus rien de ses faiblesses. Marié à trente cinq ans, cela voulait dire beaucoup d’aventures pour un homme comme lui. Quelle fut sa première ? La légende raconte que dans un palace de la Baule, une dame de l’aristocratie russe le fit monter dans sa suite pour lui enseigner les lois de la nature. Une dame à demi ruinée, qui rebondissait d’amants en amants, avec en prime, cet art du thé qu’elle servait dans un beau samovar rescapé de la furie bolchevique. Une dame plus âgée qui allait lui faire lanlère, l’initier à l’amour qui dure trente six heures, deux nuits et un jour. Eté 1949, papa avait seize ans et il s’acoquinait avec la luxure. Avait-il eu la coquetterie de s’admirer dans le miroir pendant que la dame descendait le long de son corps pour caresser son sexe en plein émoi ? Te souviens-tu du premier frisson lorsqu’elle te goba comme un œuf cru, et de sa langue qui roulait et grimpait comme du lierre vigoureux ? Du champagne qu’elle versait dans ta gorge, de ses seins pleins mais légèrement tombants ? Entendais-tu le vent d’Indochine gronder au dehors pendant que ton jeune corps découvrait le mystère de l’orgasme ? Fallait-il condamner Henri Martin ? Et plus grave encore, existe-t-elle ta russe blanche ? N’ai-je pas tout inventé ? Tu es reparti dans ton mutisme forcené, ton dentier n’articulera plus de mots, tu as trop donné. Cette pudeur, je ne la supporte plus aujourd’hui car chaque jour passé dans le silence est une occasion manquée. Les livres, l’art, c’est bien mais toi, toi c’est plus que tout, c’est ça que je veux aujourd’hui, c’est ça que je veux explorer, c’est le chemin qu’elle m’a enseigné…  Je vis dans cette illusion de te connaître un peu mieux dans le seul espoir de mieux me comprendre. Et que dire sur cette seconde guerre mondiale qui, d’un coup de canon, t’a fait basculer dans le monde des adultes ? Et voilà le temps des privations en lieu et place de l’opulence bourgeoise. Ressentais-tu la peur de tes parents, l’angoisse que l’on découvre ton petit bout de sexe manquant ? Un quart juif, trois quart catholique, le camp était vite choisi. Il fallait même forcer le trait pour que cessent les ragots, les remarques déplaisantes et éviter ainsi une lettre qui pouvait mener aux convois de l’enfer. Alors ? Alors mon papou et ma mamie marchaient la tête haute dans la ville occupée tandis que dans le sous-sol de leur maison, patientaient un oncle et une tante par trop juifs. Lui, l’oncle, l’ancien combattant de la première guerre mondiale, celui qui bien des années plus tard me montrerait une médaille de guerre, lui, le laïc qui dans ces heures sombres, vivait tel un rat en retrouvant les prières de jadis. Un mench… Heureusement que je l’ai connue ma mamie, pour rassembler les briques de ton histoire, de mon histoire. Heureusement… Et pourtant, tant de choses n’existent déjà plus, tant de petites histoires à jamais recouvertes par la terre. Je pense souvent à tous ces corps qui pourrissent sans le réconfort de nos pleurs, au milieu des tombes fleuris. Je le sais, moi, qu’il pleut toujours, les 1er novembre mais tant pis, il faut s’y habituer et honorer nos morts.  

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