19.06.2009
Le silence (20)
Et finalement, un soleil plein creva le manteau noir et épais des dissimulations…
Après cette nuit étrange à l’allure d’un confessionnal, il est avide de retrouver son corps, de sentir ses jambes avaler la pente, de transpirer un bon coup. Chaque pas le rapprocherait du but, chaque pas compterait.
« Bien dormi ? Mauvaise question apparemment… On y va ? » Un policier reste-t-il toujours un policier ? Un chasseur simplement assoupi… Les amas de pierres et de rocs disloqués, la chaleur rampante dès huit heures du matin, le réveil agité des insectes, le bruit discret d’un mince filet d’eau, et l’ascension qui commence. Ils sont deux hommes dans la montagne indifférente, deux frères humains happés par l’effort et la méditation. Ils empruntent un chemin sinueux et étroit, encerclé par un océan de verdure. Ils règlent leur respiration et à intervalles réguliers, ils boivent un peu. « Qu’allez-vous faire ? » Le père amputé n’a pas de réponses, ce n’est ni l’heure, ni l’endroit… Ce matin, il m’a glissé dans sa poche et il attend que je sonne mais je ne me sens pas à ma place. Ici, un portable est un objet sans beaucoup de sens. « Je crois que ce serait une erreur… Ce n’est pas que ça ne servirait à rien, ce n’est pas vrai de dire ça, mais je crois que ce serait une erreur… Oh ! Regardez.» Un rapace d’une envergure imposante surgit dans les cieux sans nuages. « Il doit avoir faim. C’est dommage, j’ai oublié mes jumelles…» Ils reprennent leur lente marche vers le sommet et toujours, il attend que je sonne. Retrouver la musique de sa voix, la possibilité de ne pas mentir, l’immense envie de la séduire et de la serrer dans ses bras. Son souvenir décore chaque seconde… « Dans une heure, nous serons arrivés. Vous voulez faire une pause ? Ok, on continue…Je n’ai pas de conseils à vous donner, et puis, j’imagine que vous avez déjà penser aux conséquences… C’est plus une intuition… Peut-être que je me mets à votre place… Pour moi aussi, c’était hier.» Le col est en vue, encadré par deux pitons rocheux et puis ce sont les derniers mètres avant de contempler la vallée aux dimensions d’une maison de poupées. Assis côte à côte face au paysage vertigineux, ils engloutissent leurs sandwichs et quelques abricots secs. Ils ont même un thermos de café bien chaud. Le temps et l’espace ne sont plus les mêmes, les repères ont changé. « Lorsque ma femme est morte, je ne savais plus où j’en étais. Les enfants étaient grands, j’étais seul, je n’avais plus envie de rien, mon boulot me paraissait insupportable, mes collègues insipides et ignorants. Je n’étais pas loin de… Et puis je suis venu ici et ça a suffit. La montre était repartie. Les choses redevenaient… gérables…» C’est à moment-là que j’ai sonné. Je ne savais vraiment pas où me mettre. Et le pire dans tout ça ? C’est qu’il n’a même pas répondu à cet appel…
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18.06.2009
Le silence (19)
Il remue, il étouffe, il suffoque, il dort et sa sueur imprègne les draps d’une odeur maladive. Il remue encore, il est épouvanté, il est seul, il ne sait plus crier, il ne sait pas où trouver de l’aide, son corps est un arbre tombé accidentellement, ses brisures et ses fêlures sont multiples et irrégulières, et c’est un tout petit morceau d’écorce qui le retient encore à la vie. Il n’a plus qu’un drap pour se réchauffer, un simple drap qui le transforme en une momie affolée. Il se jette et s’abîme contre les murs labyrinthiques de l’existence, il piaille tel un oiseau mazouté. De ma structure capitonnée, j’observe impuissant sa peau se retourner et son âme suffoquée qui vainement cherche un peu d’air. Affolé par ces vides à vif, il en appelle aux montagnes, à la mer, aux fleurs et aux papillons. Il s’éveille - en tout cas ces yeux sont grands ouverts - et puis désemparé, il prie. Il ne sait pas quel Dieu, il ne sait pas faire, il a oublié, mais a-t-il jamais su ? Mais il prie et il invente, il retrouve des mots anciens, il a tellement peur... L’aurore, elle, patiente tandis que les étoiles carnivores se jettent sur le festin improvisé. Elles sont gourmandes, ces garces et très vite, elles délaissent le squelette pour sucer goulûment la cervelle toute enflée. Mille pailles l’aspirent, mille fils le ligotent, mille bourdonnements grondent dans sa tête éclatée. L’unique problème, c’est lui. Il le sent ce mal qui depuis tant d’années l’a méticuleusement broyé.
Un pauvre lit comme moi n’a pas trente-six mille sorts à son actif et puis, un seul fonctionne vraiment. Elle est là, la femme, quelque part dans son cœur, une femme belle et généreuse, une femme qui sait aimer… Alors, une nouvelle fois, je me mets au travail et j’invoque la fragile magie, l’équilibre mystérieux des forces naturelles. Parfois, cela fonctionne, ils reviennent de l’autre côté du rivage, à l’orée d’une forêt épaisse et ils comprennent… Quoi, je ne sais pas vraiment, mon travail s’arrête là mais je vois le calme, un sommeil profond, une respiration régulière, un désir visible de vivre. Il suffit de trouver la faille, un simple morceau de papier marqué de quelques chiffres… « Excusez-moi, je sais qu’il est très tard… Oui bien sûr… On s’est rencontré sur l’autoroute, j’ai abîmé votre voiture… Je suis désolé… » Et le voilà qui pleure, lui qui retenait tant de sentiments, tant d’impossibilités, le voilà qui pleure comme un enfant. Elle devrait raccrocher mais ces pleurs ont un écho inattendu, une sincérité désarmante. « Je ne sais pas ce qui m’arrive… Je suis vraiment désolé… Je voulais juste… » Et de nouveau le barrage qui cède, et les sentiments qui se mêlent aux larmes, et les regrets aux espoirs, et le futur au passé… Pourquoi parler ? Mais il essaye encore… « Je… S’il vous plait… Je… Merci de… » Elle entend, c’est ainsi et puis elle conclut : « Rappelez-moi demain, nous pourrons en parler… »
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