18.06.2009

Le silence (19)

Il remue, il étouffe, il suffoque, il dort et sa sueur imprègne les draps d’une odeur maladive. Il remue encore, il est épouvanté, il est seul, il ne sait plus crier, il ne sait pas où trouver de l’aide, son corps est un arbre tombé accidentellement, ses brisures et ses fêlures sont multiples et irrégulières, et c’est un tout petit morceau d’écorce qui le retient encore à la vie. Il n’a plus qu’un drap pour se réchauffer, un simple drap qui le transforme en une momie affolée. Il se jette et s’abîme contre les murs labyrinthiques de l’existence, il piaille tel un oiseau mazouté. De ma structure capitonnée, j’observe impuissant sa peau se retourner et son âme suffoquée qui vainement cherche un peu d’air. Affolé par ces vides à vif, il en appelle aux montagnes, à la mer, aux fleurs et aux papillons. Il s’éveille - en tout cas ces yeux sont grands ouverts - et puis désemparé, il prie. Il ne sait pas quel Dieu, il ne sait pas faire, il a oublié, mais a-t-il jamais su ? Mais il prie et il invente, il retrouve des mots anciens, il a tellement peur... L’aurore, elle, patiente tandis que les étoiles carnivores se jettent sur le festin improvisé. Elles sont gourmandes, ces garces et très vite, elles délaissent le squelette pour sucer goulûment la cervelle toute enflée. Mille pailles l’aspirent, mille fils le ligotent, mille bourdonnements grondent dans sa tête éclatée. L’unique problème, c’est lui. Il le sent ce mal qui depuis tant d’années l’a méticuleusement broyé.

 

Un pauvre lit comme moi n’a pas trente-six mille sorts à son actif et puis, un seul fonctionne vraiment. Elle est là, la femme, quelque part dans son cœur, une femme belle et généreuse, une femme qui sait aimer… Alors, une nouvelle fois, je me mets au travail et j’invoque la fragile magie, l’équilibre mystérieux des forces naturelles. Parfois, cela fonctionne, ils reviennent de l’autre côté du rivage, à l’orée d’une forêt épaisse et ils comprennent… Quoi, je ne sais pas vraiment, mon travail s’arrête là mais je vois le calme, un sommeil profond, une respiration régulière, un désir visible de vivre. Il suffit de trouver la faille, un simple morceau de papier marqué de quelques chiffres… « Excusez-moi, je sais qu’il est très tard… Oui bien sûr… On s’est rencontré sur l’autoroute, j’ai abîmé votre voiture… Je suis désolé… » Et le voilà qui pleure, lui qui retenait tant de sentiments, tant d’impossibilités, le voilà qui pleure comme un enfant. Elle devrait raccrocher mais ces pleurs ont un écho inattendu, une sincérité désarmante. « Je ne sais pas ce qui m’arrive… Je suis vraiment désolé… Je voulais juste… » Et de nouveau le barrage qui cède, et les sentiments qui se mêlent aux larmes, et les regrets aux espoirs, et le futur au passé… Pourquoi parler ? Mais il essaye encore… « Je… S’il vous plait… Je… Merci de… » Elle entend, c’est ainsi et puis elle conclut : « Rappelez-moi demain, nous pourrons en parler… »

Ecrire un commentaire