31.03.2009
Le silence (18)
Ce soir, étrangement, nous avons de la visite. Il est entré en projetant son ombre de chêne sur mes murs modestes. Lui et mon propriétaire sont fondus dans une même armure, conquistadors hantés par le sang des innocents. Leurs mains se rencontrent, pactisant comme deux armées harassées par un trop long conflit. Les bannières claquent encore au vent tandis que sur le champ de bataille, les corps entremêlés déversent un même torrent de souffrances et de larmes. Et ils bâtissent, et ils détruisent, tout cela avec leur belle énergie, avec cette naïveté si cruelle de ceux qui se savent mourants dès le premier instant…
« Même si la route est longue, vous avez bien fait de venir me voir… Demain, il devrait faire beau… Nous pourrions peut-être nous promener…Et puis parler aussi…» Assis face à face, ils ouvrent une, puis deux bouteilles d’un vin raisonnable. Chacun attend pour se livrer, en sachant parfaitement que le temps se joue des impatiences avec le détachement des dandys qui n’ont jamais manqué de rien. Notre pauvre gros chien renifle l’inconnu puis s’installe à ses pieds. Sans doute espère-t-il quelques caresses supplémentaires. « Je n’ai pas réussi à oublier… Ni à pardonner… Je ne pourrais jamais… C’est impossible… » De son pouce, mon propriétaire gratte nerveusement son alliance. Je n’arriverai jamais à comprendre pourquoi il la porte encore. Mais après tout, je ne suis qu’un toit avec quatre murs, une chose insensible qu’il faut chauffer artificiellement. « J’ai bien essayé, je vous assure… Une fois, longtemps après, j’ai raccompagné une femme chez elle. Elle me plaisait, j’avais envie de l’embrasser et je crois qu’elle aurait été d’accord… Je n’ai pas pu… Toute envie était morte… Je l’ai évitée après cela… Elle n’a pas insisté, d’ailleurs. »
Que répondrai-je à la place de mon propriétaire ? Les cœurs sont peuplés de désastres, d’immenses étendues sans repères où les cris se noient dans les horizons en feu. « Je sais parfaitement pourquoi je repense à elle mais peu importe, n’est-ce pas ? Il me semble que tout a toujours été trop tard pour moi, même avant que… Pourtant, j’ai eu mes chances, je ne peux pas dire… » Il remue son verre, pensif, cherchant sans doute les mots pour exprimer sa juste colère… Mais ce ne sont pas des mots qu’il a dans la tête mais des images, plein d’images, plein d’odeurs, plein de sentiments, plein de mélancolie du temps où sa fille courait comme une fée, où sa femme le regardait avec amour et où son fils tendait ses mains vers le roi tout-puissant. Oui, une simple maison peut deviner tout cela, nous cohabitons si complètement… Et puis, j’habite au pied des montagnes, la sagesse n’est pas loin, elle flotte tout près d’ici, sur des cimes que vous domptez toujours de manière éphémère. Les signes de gloire et de triomphe, quelles mauvaises illusions… Et ces descentes, inévitables…
21:16 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note


Commentaires
un des lplus beaux silences...
Ecrit par : la petite | 16.04.2009
Eh bien, le silence n°19 se fait attendre, peut être est-cela le silence...
bisous
Marco
Ecrit par : marco | 15.06.2009
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