10.03.2009
Le silence (17)
Un départ, quoi de plus étrangement familier… Paysages d’autoroutes et bourdonnements mécaniques. Nantes, absente, les toits du château d’Angers ravagés par les flammes, Le Mans se noyant dans une zone commerciale, Chartres et sa cathédrale s’échappant de sa triste plaine. Nous évitons Paris et ses lumières, première halte sous la protection des hautes cités, béton pourrissant sous la lumière rasante de midi, double café noirâtre, une cigarette, une pause pipi et nous voilà de retour sur la route. Il est absent, abruti par les kilomètres qu’il avale comme des sabres, fakir lassé par son tour cent fois répétés… Et moi je ronronne sagement tandis que nous engloutissons les panneaux bleus : Auxerre, Dijon, Chalon… Les longues bandes blanches défilent dans cette balade psychédélique et partout, j’espère la carte postale qui restera gravée dans mon vieux moteur d’infatigable poète. La beauté, c’est d’abord un regard volontaire, une main mise sur le réel. Je savoure le son des voitures qui nous dépassent, la vision fugitive de ces destins enfermés dans les habitacles de tôle. Vos cœurs ont beau se déplacer, rien ne change, ni l’amour, ni la haine, ni l’espoir, ni même notre commune mélancolie. Nouvelle pause, nouvelle aire, comme une vieille rengaine tournant en boucle sur les ondes… Décidément, cet homme ne sait pas mourir et de son pas abîmé, il creuse et recreuse sa tombe en feignant de ne pas sentir la vie qui s’écoule sous sa peau de cuir.
Je ne suis pas philosophe, ni sage, ni même bouffon alors parfois, j’aimerais bien que quelqu’un ou quelque chose m’explique ce que l’on nomme l’ironie du sort… Dans son étrange impatience à rouler, il écorche salement la carrosserie d’une consoeur. D’abord, je crois qu’il va rugir et mordre mais son visage s’éclaire d’une lueur inhabituelle. Il parle et s’excuse, elle griffonne un numéro, il tente un sourire, puis enfin, elle le crucifie d’un regard fraternel. « Au loin, l’orage qui tonne » raconte une chanson, ce n’est pas si maladroit pour décrire la situation. Hypnotisé, intrigué, il observe cette femme partir comme s’il savait que ce départ n’était qu’un début. Lorsque nous nous retrouvons et reprenons la route, il a du rêve dans ses yeux, des pensées à tendrement rougir. Et même Genève et ses lumières mensongères ne parviennent pas à le troubler. Il roule vers l’horizon, progressivement entouré par l’immensité des montagnes, et nous nageons comme des poissons volants, entre les aquariums motorisés, en songeant à la sirène entr’aperçue il y a une heure à peine. Et moi, sa fidèle mécanique, je me plais à croire qu’il a le souvenir de ses seize ans et de ses amourettes d’été rencontrées dans les bars de plage.
18:19 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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