10.02.2009

Le silence (16)

Sur mes docks endormis, tu marches comme un vent de tempête. Les lampadaires striés de pluie dessinent ta silhouette de marin en partance mais tes pas sont pourtant des ancres rouillées. Rester demande aussi du courage, rester pour pardonner et vivre à nouveau. Adieu mon camarade, adieu, et que le festin ne soit pas trop amer. Ah, si je pouvais te parler, peut-être m’écouterais-tu… Certaines histoires attendrissent les cœurs, certains bateaux se détournent de leur itinéraire. La vie, mon camarade, c’est sacré et c’est bien que la justice des hommes ait renoncé à tuer. Qu’avait-elle à gagner de cette pratique barbare ?

 

Les embruns fouettent ta barbe piquée de blanc et le sel s’invite jusque dans ton âme épouvantée. Il est tard, la nuit est un désert préfabriqué, une parenthèse des possibles. Entends-tu réellement la voix de ta petite sirène ? Et ton chant destructeur, n’est-il pas une illusion de plus dans l’immensité des sentiments ? Chaque siècle, chaque décennie, chaque année, chaque jour, chaque heure et chaque minute accueillent tant de destins tragiques, tant d’élans brisés. Hier encore, tu jetais des lignes dans mes bassins… Je t’ai nourri, n’est-ce pas mon camarade, mais tu pars quand même, malade du passé, ivre du Mal des hommes, votre tragique obsession de tuer… Mais je veux te donner une chance et tu verras comment la brise marine soulève les cieux les plus lourds. Oui tu verras comment d’une respiration inattendue, les nuages souterrains peuvent se déchirer et s’étirer comme un espoir fragile… Alors, il faudra voir mon camarade, et ne plus dérober ton cœur à l’illogisme de l’existence car sinon, je ne pourrais plus rien pour toi. Deviens un port, une attache au lieu de regarder à l’horizon ce qui n’existe pas ou ce qui n’existe plus. Laisse donc les fantômes aux fantômes, le souvenir n’est pas un lent suicide mais l’honneur respectueux des vivants aux morts. Sous la pluie battante, tu ressembles à un squelette agité. Qu’as-tu donc fait de ta chair, mon pauvre camarade ? Je t’aime, je t’aime comme un père aime son fils, je t’aime comme la mer, je t’aime car tu es mon peuple. Alors pars, mon cher camarade, mais n’oublie pas de te réchauffer lorsque le soleil viendra frapper de ses rayons le noir de tes pensées.

Et n’oublie surtout pas que tu n’es qu’un enfant parmi d'autres enfants…