06.01.2009
Le silence (15)
Oui, j’accueille dans mon cuir la vie moderne : carte d’identité, carte de sécurité sociale, carte de mutuelle, permis de conduire, carte professionnelle, carte de crédit, carte de fidélité « à je ne sais plus à quels magasins », billets et tickets de caisse. Et quand vous nous perdez, vous êtes tellement paniqués que vous allez remplir des formulaires chez les flics… Non, ce n’est pas moi le collabo, on pourrait tout aussi bien me nourrir de mots d’amour, de poésies, de dessins ou de réflexions philosophiques… Mais avouez que ce n’est pas souvent le cas…
Nous allons partir, je le sais, car il m’a gonflé à coups de grosses coupures et à sa mine de chien, je pressens que la tournée des grands ducs n’est pas au programme. Ce n’est pas pour me déplaire, j’ai besoin d’action, et même de drame. Je ne supporte plus ses interminables plaintes intérieures, cette pseudo noblesse de se détruire du dedans… Un jour ou l’autre, il faut accepter son ombre et aller mordre ses ennemis… Le sang vous attire, pourquoi ne pas l’admettre ? Oh oui, sa décision est prise, je le vois à sa stature de tour médiévale, à ses pas qui résonnent de la vengeance, tambours sourds avant l’attaque… Il marche comme un soldat, antique prédateur dont les dents aiguisées réclament sa part de chair… Aussi effrayant soit-il, personne ne nierait pourtant sa beauté. Il a faim et il a soif, et la vie entière résonne dans cette symphonie funèbre hypnotisante. Et pour ce que je crois être une dernière fois, nous allons nous réfugier dans son bar fétiche. La patronne nous installe dans une table du fond et elle lui apporte le plat du jour ainsi qu’un pichet de vin rouge. « Pas d’histoires aujourd’hui, d’accord ? » Il opine de la tête. Il a d’autres combats à mener, finies les diversions pathétiques et les compromis à la petite semaine. Au comptoir, une bohémienne du cœur lui lance une œillade décomplexée, une invitation au voyage à bas prix. Il décline la proposition avec élégance, avec même une pointe de regret dans son regard sombre. Le plaisir, le désir, comme cela est loin… Je l’imagine mal acheter sa jouissance, trop fier, trop de mémoire mais n’est-ce pas une erreur ? Quoi de plus naturel que de soulager son poisson aveugle ? Depuis des siècles, les armées disposent bien de putains pour marier sereinement le sexe aux meurtres de masse. Il me chatouille et de ma fente bossue, il sort cinquante Euros. Nous n’attendrons pas la monnaie, un destin glorieux nous attend, une marche forcée vers l’incertain… « A demain et sois prudent sur la route… A la météo, ils ont annoncé de la pluie verglaçante… », a prévenu la patronne avant de s’engouffrer dans la cuisine.
11:10 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


Ecrire un commentaire