05.01.2009

Le silence (14)

Dès les premières secondes de la communication, je sus que c’était lui, sans une hésitation. Un téléphone a la mémoire des voix : la même assurance, la même lassitude, la même résignation et ce timbre année soixante-dix hanté par la nicotine : « Il va sortir le mois prochain… Cela fait dix-huit ans maintenant… Vous devriez venir me voir… J’ai pris ma retraite depuis deux ans déjà… Nous pourrions parler… Allo ? Attendez, je vais vous donner mon numéro de portable… Allo ? » Durant de longues minutes, il me serra comme le malheur, repassant dans sa tête le film des événements, cette atrocité de n’avoir pu protéger son enfant. « J’habite dans les Alpes. Venez, cela vous fera du bien… Moi aussi, j’ai envie de parler… » Mon gars hésita car lui aussi n’était qu’un homme, malgré son visage qui ressemblait à l’orage… Il dit peut-être et il raccrocha. Il demeura soudé à sa chaise, sachant qu’il ne pourrait éviter son devoir d’ancien mari, d’ancien amant, d’ancien amoureux transi. Je devinais ses pensées. Bientôt, il ouvrirait son carnet noir qui patiemment veillait dans un tiroir et un prénom féminin le ramènerait dans son passé, au temps de la maison joyeuse et animée. Il lui fallut du courage et le sens du devoir mais il n’en manquait pas. A la première tentative, il se trompa de numéro. Ses doigts épais peinaient à appuyer sur les bonnes touches mais bientôt, je sonnais comme le glas, dans une autre ville, dans un autre appartement, où une femme essayait de vivre. « Ah, c’est toi… Comment vas-tu ? Si tu m’appelles, c’est que… Je sais ce que tu veux faire, cela ne sert à rien… Elle ne reviendra plus… Tu te rappelles que nous avons un fils ? Cela fait combien de temps que tu ne lui as pas parlé ? Moi je te comprends mais pour lui, c’est différent… Il aurait aimé avoir un père… C’est aussi une sœur qu’il a perdu, tu ne crois pas ? Je ne te juge pas, tu sais, mais moi non plus, je ne l’ai pas oubliée… Alors ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne réponds pas ? Décidemment, tu ne changes pas beaucoup… On peut se voir si tu veux… Toi non plus, je ne t’ai pas oublié… Je rêve encore de toi, malgré tout… Cela aurait pu être si différent… Et à ton travail, tout se passe bien ? » Encore le silence, l’incapacité d’exprimer ses sentiments, de chasser cette rage qui le grignotait comme une pourriture tenace… « Je voulais juste te prévenir… Tu comprends, je préférais que ce soit moi, plutôt qu’un autre. » a-t-il bafouillé avant de s’enfuir une nouvelle fois.

Se souvenait-il seulement du réconfort qu’il éprouvait lorsqu’elle dormait à ses côtés ? Se souvenait-il de cette évidence de la serrer dans ses bras en lui disant « Je t’aime », sans craindre le ridicule ? Se souvenait-il du petit grain de beauté perdue sur la cuisse droite ? Et au fond, se souvenait-il encore de lui dans ce deuil sans fin ? 

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