04.01.2009

Le silence (13)

Nous avons roulé des heures dans la nuit brut, ne croisant que de rares voitures et quelques camions éclairés pour une fête foraine. Au dessus de nos vies, les étoiles scintillaient de froid et l’on distinguait la lune noire emmitouflée dans un minuscule croissant de lumière. Malgré mon vieux chauffage poussé au rouge, une buée bleutée s’échappait de ses lèvres épaisses tandis que ma radio tournait en boucle sur des tubes indémodables. Ses mains de lutteur s’agrippaient à mon volant et elles tremblaient légèrement lorsque nous croisions un arbre plus grand que les autres. Sur sa barbe mal ciselée, coulaient des larmes sèches et des angoisses profondes, et dans le ronronnement régulier de mon moteur, on entendait son cœur battre comme la hache sur le bois… Ma carrosserie toute cabossée tremblait des pieds à la tête : ce n’était certainement pas une heure pour me sortir, certainement pas une heure pour finir à la casse. Sur la quatre voies, il s’est finalement arrêté sur le bas côté et il est sorti dévorer l’air du dehors. De la poche de son manteau, il a sorti son tabac et son papier à cigarettes. Il s’en est roulé une, puis deux, et à chaque inspiration, il ferma les yeux pour profiter du goût brun et âpre, observant les cieux sans nuages, priant peut-être son dieu indifférent… Pris dans les glaces de décembre, je grelottais en me demandant s’il fallait que je redémarre, cette ombre de fumées m’effrayait tant... Avant de reprendre la route, il écrasa son poing contre un tronc et il tenta de crier, mais pas un son ne sortit de sa bouche. La campagne alentour conserva son silence polaire et pas même un chien ne se fit entendre. Dès les premiers mètres, il repoussa les limites de ma mécanique et les paysages se noyèrent dans un flou de vitesse et de folie suicidaire. Ma carcasse hurlait comme une bête que l’on mène à l’abattoir et puis son pied se fit moins ferme, sa décision moins sûre et je sus que quelque chose l’aspirait à nouveau vers la vie. Il fredonna de sa voix caverneuse quelques notes rassurantes et ce fut une douceur de retourner vers la maison, toutes ces rues si connues, ces chemins mille et une fois empruntés, cette chance infinie de rouler encore. De retour parmi les vivants, il claqua la portière sans même un regard et j’avoue que je fus soulagée de son départ. Cet ours là fait souffrir tout ce qu’il touche, tout ce qui l’entoure. A quoi bon s’enfermer dans ce plomb de douleur ? Comment vivre sans un minimum de légèreté ? En tout cas, dès demain, je tombe en panne de batterie… Tant pis pour lui, il me fait trop peur…

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