30.12.2008

Le silence (12)

Oui je sais, je n’ai pas été franc avec vous mais il y a des choses trop difficiles à dire… Même pour un cimetière… Alors oui j’étais là pour la mise en terre de la petite mais je n’ai pas envie de raconter. Et oui j’étais là aussi pour les visites, celles de la mère, celles du père et bien d’autres encore mais je cracherai pas le morceau : pas mon genre de sombrer dans l’indécence, tel un vulgaire magazine d’informations. Je respecte ma sacralité alors bouche cousue pour cette petite… Mais si vous insistez, des histoires, j’en ai plein ma terre, des destins qui ne feraient certes pas la Une mais qui peuplent dignement mon quotidien. Ah ! Les fantômes des vieilles bonnes femmes sont d’un bavard, vous ne pouvez pas imaginer, des pipelettes intarissables ! Et la soupe des maisons de retraite, dégueulasse, et leurs vieux amants, des machines à faire jouir, et ces très lointaines vacances où le soleil brûlait leur peau et où la mer n’était qu’un horizon d’avenirs… Et les soirées simples où coincées sous les couvertures épaisses, elles écoutaient la pluie tandis que leurs enfants dormaient… Ces ombres sont étrangement coquettes, fardées pour les bals de juillet, espiègles et coquines comme des amoureuses de vingt ans, et se jalousant sans cesse leurs évanescences. Et piapiapii, et piapiapia, quel bonheur de les entendre roucouler mes tendres perruches, mes petites favorites, mes éternelles chéries… Elles se plaignent de tout, sauf de leur mort… Pas comme ces accidentés de la route, nos gueules cassées qui rejouent leur film à l’infini… « Et si je n’avais pas… Et si j’avais su… Et pourquoi ? Et comment ? » Hé bien, je n’en sais rien, moi ! Je ne suis pas dans la confidence des dieux ! Je ne suis qu’un gardien, un employé de troisième catégorie, une quantité négligeable dans les astres célestes ! Jamais vu le patron, moi ! Ici, on fonctionne encore en pyramidal, c’est démodé mais pas le choix, on accepte et on ferme sa gueule ! Vous me voyez en colère mais ce sont la vie et la mort qui sont les vraies colères et moi, je ne contrôle rien, mais rien du tout… La complexité des choses… Ceux qu’on devrait laisser partir, ceux qu’on porte trop en nous et qui finissent par nous dévorer, ceux qui sont abandonnés sans qu’on sache pourquoi… Je n’ai aucune réponse, aucun soulagement à vous apporter si ce n’est un instant de pause, une minute de recueillement. Ce n’est pas à moi de débattre de l’injustice, des hasards malheureux, je n’ai pas cette ambition… Je vois bien les interrogations et les souffrances, les errances mais cette affaire nous dépasse tous… Alors, j’ouvre mes bras comme le prêtre qui invoque le ciel et je m’associe aussi sincèrement que possible à vos prières d’humains…

Vous n'êtes rien face aux mystères qui vous gouvernent… Mais pourtant, vous portez la vie…   

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