15.12.2008
Le silence (11)
Je ne peux me résoudre à dormir tant qu’il n’est pas rentré. C’est mon côté maison poule, ma vieille réputation millénaire : moi, pute sympa ! Ce que je voudrais vraiment, c’est dresser le couvert, préparer le repas, écouter mon homme raconter les tracas de son quotidien, voir sa cicatrice remuer entre un rictus et un sourire… L’ambiguïté, ne pas pouvoir se prononcer, être un peu perdu, ne pas pérorer, s’accepter. Pourtant, on serait bien d’accord sur tout : la justice existe que trop rarement, les baffes se perdent, les gars s’aiment sans qu’on sache pourquoi et puis ils finissent par se détester, pour une parole maladroite, pour un geste déplacé. Et puis le lendemain, ils regrettent mais ils ont pas appris à dire pardon alors ils tournent la page, un peu déçus quand même, un peu trop rapidement… Y’a des occasions de fraterniser qui se perdent, des élans qui valent quelque chose, malgré les scepticismes ambiants… Des fois, il arrose les plantes, il regarde les paysages, il admire les tranquillités, ces petites vies qui se déroulent sans trop d’anicroches… Il les envie, il sait pas lui, se reposer sur des riens. Tout de suite, les choses prennent des proportions, je vous dis pas ! C’est un géomètre dans l’âme, un écorché vif, un beau gars tout de même, faut bien le dire aussi… En ce moment, il décroche, il dérive et les nuages l’accompagnent, mon pauvre petit amour, mon amour impossible… Le problème, c’est que j’ai pas de bras pour l’enlacer mais que des murs, une prison toute pareille aux autres… Et puis lui, c’est la poésie à tous les étages, les larmes du fond de l’âme et moi, je suis pas digne, pas acceptable… Restent les regrets et les désirs, les vérités incontournables, la bascule qui se pointe à l’horizon… Se souvient-il encore de sa douceur ? Ne se perd-il pas dans la violence ? Sans doute et alors ? Vous avez déjà aimé ? C’est le sang que de le voir ainsi, cette insupportable absence, cette chaîne brisée, sa petite fille livrée aux mains d’un dégénéré… Il rentre de plus en plus tard, de moins en moins lucide et même dans ses rêves, je ne le touche plus… Je suis une étrangère, tout juste un toit… Il m’écoute plus, il me voit plus, il se balade dans une mer de feu, hurlant ses plaies à vif, arrachant ses neuf vies à la va-vite en se détournant des respirations ordinaires… Je n’ai pas encore inventé les mots qui soignent, malheureusement… Je me sens si impuissante, si inutile… Faudrait que j’accepte que je suis trop civilisée pour un sauvage pareil mais… Lalala, le refrain repart, mes yeux gourmands, la valse, le tango et tralala, je suis embarquée à nouveau dans le train des baisers mensongers… C’est d’un con, d’une guimauve mais allez donc vous raisonner ! Alors, quand il tourne la clé et rentre enfin, je suis la plus heureuse des filles car il vit encore, vous comprenez, il vit encore ! Et moi jusqu’à demain, je suis tranquille, il partira plus, il sera à moi, emmitouflé dans ses draps sales, dans son coma de deuxième classe.
22:08 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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