12.12.2008
Le silence (10)
Ce mardi, il était pas quinze heures, qu’il titubait dans mes allées, manquant de renverser la promotion de yaourts à 0%. Sa chemise dépassait de son pantalon et les rares clients observaient d’un œil en coin le spectacle effrayant des vrais sentiments. Une mère abandonna son caddie et sortit pour respirer. A quatre heures trente, il faudrait être devant le portail de l’école pour récupérer les enfants. Pas le choix… Pas d’hésitations à avoir… Un homme, peut-être soixante-dix ans et une casquette vissée sur la tête, hésita à intervenir. Peut-être suffirait-il d’un mot de réconfort, d’une main sur l’épaule, d’un regard prévenant… Mais le retraité finit par renoncer, sans trop savoir pourquoi sa balance penchait d’un côté ou d’un autre. J’étais inquiet et redoutais l’intervention de la sécurité car quand même, notre homme perturbait le commerce de masse… On ne pouvait le permettre où alors, le pays plongerait dans la récession, la crise la plus terrible qui soit ! Les priorités, les priorités, que diable ! Ah, la foutaise est un don bien partagé, l’aveuglement, une nécessité pour subsister. A quoi sert de regarder derrière les cartes, lorsqu’on sait que les donnes ne changeront jamais ? Certaines questions ne méritent pas d’être posées. Les longs néons éclairaient l’ivresse d’une lumière sans concession, les ans avaient roulé sur mon bien-aimé intrus et son ventre en forme de bulle dissimulait sa force de Samson. Il avait décroché de mes rayons, une valise de bières qui clignotait dans son esprit comme une guirlande de Noël. Yannick, l’agent en poste, vint poliment lui demander de sortir. Il était moins con que d’habitude, moins serein, peut-être même un poil inquiet… L’autre répondit qu’il payait, puis qu’il se tirait… La suite logique des choses : aucun problème, tout est parfaitement normal, tout est parfaitement sous contrôle… Dehors, le soleil ne brillait-il pas, comme souvent en cette fin d’automne ? Dans mon cœur, on entendait résonner une chanson de variétés françaises, une voix de femme qui murmurait l’amour et les autres bêtises du genre. On trouvait ce disque à l’entrée, au milieu des chewing-gums et des programmes télé. 9 € 99 centimes…. Pas cher, mon ami, non vraiment pas cher… Yannick prit les choses en main, « Venez avec moi à la caisse, mais faut me promettre. » Le silence, c’est parfois oui, parfois non… « Et puis, vous devriez pas conduire dans l’état où vous êtes, faîtes donc un petit somme dans votre voiture. En plus, les flics sont partout… Enfin, ce que j’en dis… C’est pour vous… » Il sortit en naufrage sans d’autres scandales, serrant sa drogue comme un nouveau-né, prêt sans doute à fredonner quelques anciennes berceuses, les mots doux que sa mère lui avait légué. Mes allées reprirent rapidement leurs couleurs fanées, une musique américaine battait son plein dans une bouillie de batteries et Yannick se replongea dans la lecture de son journal. Des émeutes couvaient quelque part en Europe, y lisait-on…
10:52 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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