11.12.2008
Le silence (9)
Ce qui est dur dans ce métier, c’est que tu peux pas aider. Les fragiles, les équilibristes, je les reconnais sans problèmes mais quoi dire, quoi faire ? Et puis c’est contre mes règles d’anarchiste libertaire… Un comptoir, c’est ni le tribunal ni l’église et pour les leçons de morale, faudra repasser. Moi je célèbre le plaisir, la liberté de s’arsouiller entre camarades sans que le képi ne pointe son nez. Déjà, j’ai plus le droit à la fumée, exit les fumeurs, exit les ambiances de brouillard à la jazzy… Je les vois au loin, mes protégés, se griller les poumons à la lueur du lampadaire. Ils grelottent et ronchonnent mais ils s’exécutent, bons princes… Pourquoi donc tant de docilité ? Il nous emmerde le politique avec son discours de ventre repu et ses airs de sainte, cette volonté malsaine de se raconter des bobards sur la nature humaine. On dira trop rien mais nul n’est dupe : les enfants d’Adam et Eve ne peuvent vivre sans paradis, ils ont tellement d’imagination… Mais pour autant, je suis pas insensible aux douleurs d’autrui… Quand je l’ai vu l’autre soir, j’ai su que ça n’allait vraiment pas, que sa souffrance n’était pas habituelle, que sa descente n’avait pas lieu que dans la bibine qu’il s’expédiait par litrons entiers. Son visage en sueur suintait le malheur et ses yeux globuleux étaient comme deux vitres ouvertes sur le mal… Dans ces cas désespérés, je vous assure que j’aimerais me transformer en arc-en-ciel, raconter des histoires qui apaiseraient et détourner l’attention, le temps que ça passe… Mais quoi dire ? Quoi faire ? Au fond, même si on sait, on ne fait pas. On se protège, on se camisole, on se rembourre de faux-semblants par manque d’implication… Y’a un mec que j’avais déjà vu deux ou trois fois qui s’était installé à côté de lui, un brave mec du genre représentant de commerce qui s’était vu tailler une bavette sans gravité, les mondanités d’usage, quasi une lettre d’introduction… Il a rien dit, comme toujours et puis d’une main, il a broyé un bras… Tout juste si j’entendais pas les os craquer sous les yeux médusés de la clientèle… Heureusement, la patronne a voyagé, elle lance des sorts qui n’ont plus tellement court de ce côté-ci de l’Atlantique… Elle a fait lâcher prise, elle a sermonné et puis elle a réconforté le pauvret qui chialait comme jamais depuis ses dix ans… Après, elle a dit à notre colosse de revenir un autre soir, qu’elle avait eu sa dose d’emmerdements et que non, elle lui en voulait pas… En fait, c’est pour ça que j’ai un beau bouquet de fleurs sur mon tarmac, il a dû gamberger et puis se lancer dans la poésie pour faire oublier l’incident. De toutes manières, l’amnésie, c’est une des qualités requises pour tenir un bar de qualité, ma patronne en professionnelle admirable n’ignore pas cette règle d’or.
Et puis tant mieux parce que les vols de nuit se marient merveilleusement avec le parfum des roses…
15:35 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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