09.12.2008

Le silence (8)

Dans mes bassins, je porte des enfants de plusieurs étages, des monstres flottants qui attendent impatiemment leurs premiers clients et qui crépitent d’étincelles sous le travail des soudeurs. Et tandis que le fleuve respire au rythme des marées, les hommes s’acharnent à recréer le luxe de la terre dans les entrailles d’acier. Vêtus de bleu, casqués, les corps de métier s’activent dans un ballet incessant pour modeler l’impossible miracle. Bientôt, les riches embarqueront sur le beau paquebot pour s’évader des turpitudes boursières. J’ai appris que la grève n’était plus de ce temps… Dommage car je me souviens avec nostalgie des luttes de jadis, de la fierté des travailleurs, des drapeaux rouges qui claquaient au vent, des marches au son des hauts parleurs… Aujourd’hui, les nouveaux esclaves à la peau toujours sombre se terrent pour échapper aux rafles et pourtant, ils participent aussi au beau projet… Peu les défendent... Dès la naissance, on apprend à détourner les yeux, à se concentrer sur son assiette sans trop se préoccuper du voisin toujours encombrant. On est seul face aux autres, cette masse informe qui se goinfre sûrement… Oh, je voudrais pas donner de leçons mais j’y peux rien si je suis marqué par l’Histoire. Suffit d’observer mon ventre creusé par le béton et les blockhaus, le royaume des sous-marins nazis. Hier encore, les commandos anglais attaquaient, les balles crépitaient et les soldats tombaient au combat. Vous n’avez qu’à parler aux anciens, ils vous diront… Les nuits de mer blanche, n’entendent-ils pas les soupirs des disparus du Lancastria ? Combien de morts ? Combien des fantômes ? La mer est sans doute moins cruelle que l’homme… Et plus loin dans ma mémoire, les transatlantiques gonflent leurs sirènes à la conquête des Amériques. Les mouchoirs s’agitent tandis que les quais s’éloignent pour s’effacer devant les rêves des pionniers, ces conquérants du Nouveau Monde…

 

Il aime, mains dans les poches, se promener sur ma carcasse de mélancolique. Sur sa nuque, le souffle de la brise n’est que la respiration de la disparue… Je connais bien ce sentiment… Il perd ses yeux dans l’horizon tandis que les pétroliers se glissent jusqu’à la raffinerie de Donges et que les mouettes s’agitent au gré des bancs de poissons. Avant, il ressemblait à une pierre… Mais ses yeux éclairent désormais le monde d’une lueur inquiétante, tels les feux des naufrageurs. Ca ne me dérange pas, j’aime les colères sourdes, les rages étouffées… Quand on bavarde, on travaille pas et moi, je suis Saint-Nazaire l’ouvrière, poings serrés et cœurs grandis, et fière de sa devise : « Elle ouvre et personne ne ferme. »

Commentaires

très sympa comme journal de bord
yves

Ecrit par : Yves | 04.01.2009

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