08.12.2008
Le silence (7)
Ben moi, je suis jamais trop garni, plutôt à l’abandon… Dans le temps, vous me direz y’a bien longtemps, j’ai connu mes heures de gloire, des biftons à trois chiffres qui se fichaient dans ma gueule de cannibale vénale, des cartes à n’en plus finir, des trucs de fidélité dont on se servait jamais, sans vous parler des papiers officiels … Et puis la ruine, le départ, la chute libre et la décrépitude, le pépin majeur qui détruit tout… Et l’autre, mon bonhomme, il a plus l’air de s’en soucier, c’est devenu normal de tirer le diable par la queue, de serrer la ceinture à la fin du mois, d’être dans les soucis du peuple. C’est comme si j’existais plus, que j’étais rien, rien qu’un portefeuille parmi la masse, un engin d’une banalité affligeante… Et nous les objets, on peut rien dire, on peut pas protester, on subit les revers de fortune, les lentes agonies et c’est « Ferme ta gueule » ou pire encore ! Bon, c’est vrai que la vie est pas toujours tendre, que le drame, ça court les rues mais tout comme les joies ! Pour le bleu, suffit d’ouvrir grand les mirettes et de sentir l’océan vous gifler les joues, c’est pas si compliqué mais bien sûr, faut le vouloir et lui, il veut pas… Il s’enterre vivant et chaque jour, il se creuse une nouvelle tombe, il hésite, il regarde mais non, il renonce et le lendemain, rebelote, le noir de l’existence, la mélancolie, les souvenirs maudits. Je dis pas que sa petite musique n’est pas noble : le deuil d’une fille, qui pourrait juger ? Mais bon, nous on existe quand même et la terre, elle continue bien de tourner ! Je demande pas la lune, juste un peu de luxe de temps en temps, un peu de « m’as-tu-vu », un peu de clinquant, du brillant pour attirer les pies… Je sais pas, moi, il pourrait changer de bagnole pour commencer, s’offrir une coupe dans un hôtel de la capitale, se payer une fille, une roumaine ou bien une bulgare… On ferait les princes d’une nuit, on roulerait des mécaniques et les petites se frotteraient à nous comme des chattes fidèles. On vendrait de l’espoir, ça nous changerait, y’a pas de honte à s’acheter son bonheur lorsque les vents sont contraires et que la houle de haute mer n’arrête pas de vous revomir sur le rivage. Je sais bien qu’au fond, j’ai tort de me plaindre parce qu’avec un autre destin, le gaillard m’aurait sans doute déjà jeté à la poubelle mais j’y peux rien, j’ai la réclamation ancrée dans le cuir comme d’autres ont la charité. Et puis j’arrive pas à remercier le ciel, à faire gentiment mes prières, je préfère râler, ça me détend, ça me rassure, ça me console… Pour moi, le bleu, c’est la couleur du jean alors l’espoir… Quant aux cris des oiseaux, une angoisse permanente, la terreur de s’envoler vers « je ne sais où ». J’ai peur, voilà tout, et c’est pas lui qui va me réconforter. Il n’y a rien de plus inutile qu’un chalutier pris dans les griffes du sable, il peut même plus remuer sous peine de s’enfoncer davantage. Et moi, moi, moi… Je suis si terriblement seul… Si terriblement rêveur… Et les étoiles, bien sûr, je voudrais les voir briller tous les soirs…
14:39 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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