05.12.2008
Le silence (6)
Evidemment, on pourrait dire que je sers à rien, que j’attends là comme une cruche sans trop savoir pourquoi, oui mais pourtant, moi je sais… Un cadran, des touches, et le monde entier à vos pieds… Enfin, pour être honnête : qui connaît le monde entier ? Vous voyez qui je suis, n’est-ce pas ? Celui qui parfois ferait mieux de pas sonner, celui par qui bascule les vies, dans un sens ou dans un autre. En tout cas, on peut dire qu’avec lui, je suis comme un bon génie dans sa lampe, une attente, mes amis, qui s’éternise. Ah, la patience, la vertu des dieux mais on finit quand même par se lasser… Un « Bonjour », un «Ca va ? », c’est pas grand-chose mais ça réconforte, c’est le début d’un peu de vie, d’un peu de couleurs, d’une boîte à musique qui lentement se met à tourner avec sa petite danseuse en tutu sur le dessus… Et puis après les hommes, quand la mécanique est partie, normalement ils se débrouillent pour que la magie dure le plus longtemps possible : un peu de vin, un peu de cigarettes, un peu de sexe, un peu d’argent, la bouillie habituelle quoi… Mais moi je sonne plus et au fond, je sais pourquoi… La femme dans le cimetière, c’est pas sa femme… Non, c’est sa fille… Et puis sa femme, elle, ça fait longtemps que je l’ai pas entendue. Elle a une voix de rocaille, de Diane blessée, et je l’imagine avec un cul gros comme l’amour mais bon, je l’ai jamais vue… Du temps où elle appelait, elle parlait à voix basse, pour pas déranger les choses, pour pas le gêner, pour pas réveiller la douleur… Elle savait qu’elle se mentait, que la plaie était là, béante, hideuse, de la chair marquée au fer rouge, et puis c’était comme si tous les autres voyaient et puis se débinaient. Mais c’est pas vrai, les autres savent pas, ils devinent… Et c’est bien pire… Comment consoler, comment oublier, comment vivre ? Et puis c’était pas une mort banale, y’avait un type qui avait tué la petite princesse, un type qui croupissait en prison, un type aussi vivant que vous ou moi, aussi pensant que vous ou moi… Faut supporter l’insupportable… Y’en a qui peuvent pas, y’en a qui refusent et y sont pas plus mauvais pour autant, pas moins humains… Au contraire… Lui, il oubliait pas et tous les souvenirs, les câlins, les histoires de dragons et de chevaux, le rose du départ, il le gardait à l’intérieur… Pendant longtemps, un policier appelait pour prendre des nouvelles, pour parler… Il supportait plus, il avait aussi eu son lot de fatigues et d’épreuves alors parfois, mon gars se confiait… Il disait comme ça que le jour de la sortie de l’autre pourri, il serait là… Qu’il y avait pas de nœuds à se faire dans la tête et que boum, il lui glisserait une balle dans la tête… Sans plaisir, sans espoir, juste parce que la justice, c’était pas que l’affaire des juges. L’autre, le représentant de l’ordre, il disait trop rien, il voulait prendre sa retraite à la montagne, dans une vallée reculée où son grand-père avait eu quelques biens. J’imagine qu’il a aujourd’hui rejoint ses rêves, méditant devant l’immensité, avec ses cauchemars comme seuls compagnons…
17:41 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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