04.12.2008
Le silence (5)
Evidemment, je suis pas bien belle, pas bien éduquée, une vieille chose qui roule à peine, de la rouille plein mes os, des freins hésitants, une chose pas bien fiable et pourtant j’ai aussi eu ma jeunesse, mes kilomètres de gloire… Y’a des enfants qui ont crié dans mes oreilles tandis que mon coffre débordait des valises d’été… Et la mère et le père qui s’engueulaient pour passer le temps : c’était loin le sud, une journée entière de voyage. Les aires d’autoroute, rien de mieux pour lutter contre la solitude. Entre nous, entre bagnoles un peu popu, on se racontait notre année de routine, les allers-retours d’usine, la longue attente sur les parkings des centres commerciaux, les matins infernaux où le petit dernier avait décidé de faire péter son oedipe, et le père qui en bavait… Et puis, il y a eu une autre famille, et puis une étudiante, plutôt bien roulée d’ailleurs, une rousse qui portait des bas sans culotte… Je disais pas non, sur mes sièges de moins en moins neufs, de plus en plus défoncés. Elle a embrassé son premier amour sous mes yeux, un géant qui se pliait en quatre pour entrer dans mon cockpit, un sale type qui l’a finalement larguée un soir de soleil rouge et moi, j’ai rien pu faire, j’ai rien dit mais évidemment, je n’étais plus en odeur de sainteté… Et puis, il est venu, trop fort, trop solide pour moi mais a-t-on jamais le choix ? En tout cas, lui, c’est un fidèle, un débrouillard, il est dans le sentimental en prolongeant ma fin de vie. Bon, il va pas jusqu’à me bichonner le week-end mais à vrai dire, j’aime plutôt ma crasse, et puis il se plaint pas trop de mes pannes récurrentes, de mes remontées d’huile, de mon pot d’échappement encrassé. Avant le contrôle technique, il inspecte l’essentiel, il me remue les tripes, me remet les boyaux en place pour tromper la vigilance des hygiénistes. C’est vrai qu’il est triste et seul, mais c’est aussi vrai qu’il impressionne… Ses mains, des enclumes, des marteaux, son corps, de l’acier et puis son sourire… Il a aimé cet homme là, on le sent, et puis la solitude arrive, les jours passent, le silence s’installe… Les mots… Les mots… Que de l’inutile à l’arrivée, des tromperies de la civilisation moderne… Si vous vous rappeliez des slogans que les commerciaux avaient inventé pour vendre celles de mon espèce, quelle blague ! Quelle tristesse ! Y’en a qui ont le culot a la place de l’intelligence mais eux aussi se réveillent un jour, et le 4x4 rutilant soigne pas les coups de grisou sévère. Enfin, on s’entend plutôt bien avec mon propriétaire, j’aime bien quand il regarde les flics, la peur change de camp… On dirait un miroir de la mort, sans paroles ni rien, juste dans ses yeux… Un truc à enseigner aux emmerdés de la vie : les revanches faut les prendre où elles sont… C’est vrai que l’injustice, c’est partout, ouais partout alors je crache sur rien… Des fois, il m’emmène au bord de la mer. Il dépose ses cannes à pêches, des espèces de bambous géants qui me chatouillent l’occiput. Dans une boîte, il s’est déniché des vers de qualité et puis roulez jeunesse… La mer, c’est comme la Californie, c’est la terre promise, et même sous la pluie, on se réchauffe, on rigole, on apprend l’humilité… Et les roues dans le sable, j’admire les embruns venir flouter mes transparences… Et sur la route du retour, tandis que les essuie-glaces balayent en rythme mes larmes de joie, j’entends les poissons remuer dans le seau… Il bouffera bien ce soir, mon gars, et c’est pas immérité…
14:21 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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