21.11.2008

Il n'y a que du bon pour la canaille (3)

Cette discussion ne calma pas les suspicions de Paul, bien au contraire. Il s’inquiétait sérieusement pour son bel avenir supposé doré et il jugeait Eman totalement inconscient sur les risques encourus. A cela, ce rajoutait les angoisses concernant son père car si celui-ci apprenait un jour que sa chair et son sang étaient impliqués dans un trafic de drogue, Paul serait un homme mort, au sens propre comme au figuré. Le type à l’imperméable n’était probablement pas un flic mais le pot aux roses serait un jour découvert, c’était inévitable et il se devait d’agir. Le vice de la dénonciation ne coulant pas dans ses veines, sa première idée fut d’organiser une panne de courant généralisée. Il choisit donc un week-end où il savait Eman occupé à besogner une vierge bigote, son plat favori, pour faire sauter les plombs de leur appartement dans un concert d’étincelles. Malheureusement la chance, ce jour là, n’était pas de son côté et Eman rentra précipitamment de son rendez-vous galant car la belle avait joué la jeune effarouchée, ameutant par la même occasion deux frères du genre costaud. S’en suivit une explication entre quatre yeux que Paul maîtrisa par de pieux mensonges. Après tout, son idée était aussi d’empêcher son copain de sombrer dans les emmerdes majeures et cela donna à sa langue des accents de saint innocent. Après cet épisode douteux, Eman décida néanmoins d’enfermer à double tour ses chères plantes et d’accroire sa vigilance envers cet ami qui lui voulait tant de bien. Il suivait intuitivement ce principe à la mode qu’est le principe de précaution : prévenir, c’est toujours mieux que guérir.

 

Paul flippait chaque jour davantage. Le sommeil le fuyait, il écoutait le moindre craquement de l’appartement et il avait en permanence le désagréable sentiment d’être suivi. Il avait beau lutté contre sa paranoïa montante, rien n’y faisait, le ver était dans le fruit. Il échafaudait les pires scénarios, s’imaginait déjà une existence derrière les barreaux et même les grandes rasades de whisky qu’il s’envoyait régulièrement ne calmaient pas ses angoisses récurrentes. Convaincre Eman de se débarrasser de sa petite industrie relevait de l’utopie, celui-ci volant trop haut dans les nuages, il ne lui restait plus que la solution de la destruction. Ingéniosité et curiosité sont les deux moteurs de la jeunesse. Après une petite recherche sur Internet, Paut tomba en extase sur un article traitant de la tétranyque tisserand, plus connue sous le nom d’araignée rouge. Ces gentilles bébêtes, en suçant le contenu des cellules végétales, étaient connues pour être de véritables Attilas concernant les plantations de cannabis. Là où elles passent, le chanvre trépasse. Ce fut une véritable colonie que Paul glissa dans la chambre de son ami et les dégâts furent colossaux, irrécupérables. En quelques jours, le travail d’Eman fut réduit à néant et il n’eut aucun doute sur l’origine de ce geste criminel.

 

-          Putain, Paul, putain ! Mais comment t’as pu me faire ça à moi ! Ton meilleur ami !

-          Mais…

-          Je devais me barrer à l’autre bout du monde, commencer une vie merveilleuse et toi, tu me balances les araignées.

-          Mais c’est parce que…

-          Non, non, je ne veux pas t’entendre. Je suis trop déçu. Dire que je te considérais comme mon frère, mon propre frère et tu me plantes un poignard dans le dos.

-          C’est que…

-          Tu quoque, mi fili. L’histoire n’en finit pas de se répéter. C’est dégueulasse, t’es dégueulasse, c’est Mozart qu’on assassine.

-          Ecoute Eman, j’avais peur que…

-          Ah oui, la peur, ce grand mot. Me bassine pas avec ta peur, ta trouille de ne pas plaire à papa, de ne pas être comme il faut, de ne pas devenir quelqu’un de bien. Mais tu ne vois pas qu’on t’a farci le crâne avec des idées toutes faites et à l’arrivée, à quoi ça te mène ? A trahir ton meilleur ami ! Je suis tellement en colère, tellement déçu que je n’ai même pas envie de foutre mon poing dans la gueule. Et pourtant, Dieu sait que tu le mérites.

-          C’est parce qu’Eman, je…

-          Quoi ! Quoi ! Qu’est-ce que tu vas encore inventer comme excuse bidon ! J’en ai marre de tes mensonges. C’est comme cette histoire de court-circuit, tu vas encore me dire que tu n’y es pour rien !

-          Ben, c'est-à-dire que pour être honnête…

-          Et tu crois que je ne m’en doutais pas ? Mais voilà, il a fallu que je me la joue grand seigneur, que je me force à te faire confiance. Je me disais : Paul n’aurait jamais fait une chose pareille, on se connaît depuis trop longtemps. Quel con j’ai pu être.

-          Ecoute Eman, je suis désolé. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je…

-          Et tu crois que tes excuses vont changer quoi que ce soit ? Regarde la gueule de mes plantes, toutes jaunes, toutes pourries ! C’est foutu, complètement foutu… Quand je pense à tous ces mois d’effort, tiens, ça me donne envie de chialer…

-          Non mais pleure pas. Je vais t’aider à replanter tout ça, à remettre de l’ordre, à…

-          Mais qu’est-ce que tu crois, que ça repousser comme ça, aussi sec, sur un claquement de doigt. Et puis merde…

 

La rage d’Eman fut titanesque et au lieu de déverser sa violence sur son Judas, il chavira sa chambre, explosa le système de ventilation, brisa à coups de batte de base-ball les lampes à mercure, les dizaines de pots bien alignés. Il arracha tout sur son passage en hurlant comme un forcené, en damnant son ami à des souffrances éternelles et lorsqu’il fut calmé, il prononça juste ces quelques mots : « Voilà, c’est fini. Aide-moi à nettoyer Paul, je ne veux plus jamais entendre parler de cette histoire. Tu sais, je crois vraiment que l’amitié n’a pas de prix. Et puis, je trouverais bien une autre solution pour faire fortune. » Nos deux amis s’activèrent à effacer les traces du désastre et quelques heures plus tard, l’appartement avait repris l’aspect des temps heureux des premiers mois, avant que l’herbe ne vieille souiller leur belle complicité.

 

Trois jours plus tard, ce fut Eman qui fut réveillé en premier par les coups de butoir contre la porte de l’appartement. Dans un demi-sommeil, il se leva en se demandant qui faisait un tintamarre pareil à huit heures du matin. Une voix sourde et autoritaire lui répondit « Police » et le gros homme à l’imperméable déboula comme un fou dans la pièce, suivi par deux autres inspecteurs lourdauds. Inutile de préciser qu’ils firent chou blanc et que décidément, la mère de Paul avait bien raison : en ce bas monde, il n’y a que du bon pour la canaille !

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