21.11.2008

Il n'y a que du bon pour la canaille (2)

Pour Paul, la licence sonna l’heure des difficultés sérieuses et il dut travailler pour ne pas s’égarer dans les dédales de la mathématique. Il prit donc d’assaut la bibliothèque universitaire afin de déchiffrer les élucubrations de ses professeurs et même sa coiffeuse pâtit de ses infidélités studieuses. Pour la première fois de sa vie, il dut consentir quelques efforts et lever le pied un minimum sur la bamboule et autres réjouissances. Ce n’est pas rien d’être le fils de quelqu’un et Paul n’avait aucune envie de décevoir son père.

 

Eman ne se souciait guère de ses études et il acheva sa formation accélérée en culture de cannabis. Plusieurs difficultés avaient dû être levées. La lampe au mercure avait été un bon achat mais avec des conséquences inévitables sur la température. Il avait fallu  évacuer l’excès de chaleur et trouver des combines pour maintenir la pièce à environ vingt trois degrés. La question du vent n’avait pas été réglée pour autant et Eman avait placé de petits ventilateurs à la base de ses plants afin de mieux les muscler. Pour compléter le système, il avait placé dans une bouteille deux cent grammes de sucre, de la levure de boulanger et un litre et demi d’eau afin de créer une source d’appoint en CO2. Maintenir le PH à six n’avait été qu’un jeu d’enfant mais la pollinisation était une autre affaire. C’était un moment critique où il s’agissait de ne pas déconner. Quant aux engrais, après de nombreux essais, Eman avait enfin trouvé son bonheur et au bout d’un an, sa plantation était une réussite complète avec des récoltes incroyablement généreuses. Le seul point noir fut son redoublement en licence mais que voulez-vous, dans la vie, il n’est pas possible de s’intéresser à tout, il faut bien faire des choix. Son commerce prospérait et là était l’essentiel. Eman sélectionnait scrupuleusement sa clientèle auprès des étudiants modèles et malgré la demande, il refusait toute vente en gros. Ecrémage et discrétion étaient, selon lui, l’assurance de transactions indétectables par la marée chaussée.

 

Les deux amis ayant évolué à des latitudes diamétralement opposées, la quatrième année de leur cohabitation débuta sous un climat tendu,. Pendant que Paul s’était investit dans les mystères de la modélisation stochastique et qu’il soignait ses relations pour s’ouvrir les portes d’une thèse à succès, Eman avait accumulé les biftons et prévoyait de se retirer dans un pays pauvre pour ouvrir un bar à hôtesses. Les discordes se multipliaient et les désaccords s’exposaient désormais au grand jour.

 

-          Paul, t’es encore rentré dans la fosse aux rêves !

-          Ben oui, je voulais la montrer à un copain.

-          Combien de fois je t’ai dit que ce n’était pas possible ! Que c’est fragile ces plantes là ! Tu ne te rends pas compte de l’attention que je dois leur porter. Ca nécessite de la rigueur et de la précision mais toi, bien sûr, tu t’en fous, tu te contentes de fumer ta petite dose et tu t’en laves les mains.

-          Ok, ok, excuse-moi, je ferai attention la prochaine fois.

-          Tu dis ça à chaque fois mais ça ne change rien. On dirait que ça t’amuse de me faire chier !

-          Mais arrête de délirer, je t’ai dit que je suis désolé. Je vais quand même pas m’excuser cent fois.

-          Alors promets-moi de faire un effort !

-          Bon, je te le promets. T’es content, là ?

-          Oui. Allez viens, on va se fumer la calumet de la paix.

-          Ecoute, ce serait volontiers mais là, j’ai un devoir à rendre que j’ai même pas commencé.

-          Fais gaffe, Paul, tu te fais avoir par le système. Tu vas devenir complètement con.

-          Et toi, à force de fumer et de cultiver, t’es devenu un vrai abruti obsédé par son fric.

-          Qu’est-ce que t’as dit ? Répète un peu pour voir ?

-          Bon, allez, ça va. Excuse-moi. On va pas se battre quand même. Faut qu’on arrive à trouver un terrain d’entente, c’est tout.

-          T’as raison, excuse-moi. Allez, tope là et à nous, l’Amérique.

-          America… America…

 

Ce fut peu de temps après cet incident que Paul aperçut pour la première fois le gros homme à l’imperméable. Il était posté en face de leur immeuble, droit comme un i, un journal à la main et semblant attendre un déluge prochain. Sur le coup, Paul ne lui prêta guère attention mais dans les jours qui suivirent, ils se croisèrent à de nombreuses reprises selon une logique aléatoire. Pour Paul, il en déboula des questions en cascade. Qui était ce type ? Etait-ce vraiment le hasard ou autre chose qui dictait leurs rencontres ? Etait-ce un pédophile égaré à la recherche d’une proie ? Un homme qui avait perdu femme enfants et boulot et qui hantait à présent les rues ? Un flic ? Un voyou ? Un castagneur ? Un idiot ? Un maître chanteur ? Aucune réponse ne le satisfaisait et il s’ouvrit à Eman sur ses doutes croissants.

 

-          Ce n’est quand même pas normal de tomber sur lui à chaque coin de rue.

-          Je te l’accorde c’est étrange, admit Eman, mais je n’ai pas l’impression que le pauvret ferait de mal à une mouche.

-          Et si c’était un policier ?

-          Non mais tu l’as bien regardé ? Son imper est tâché et il pue la vinasse.

-          Et alors ?

-          Et alors, je crois que c’est plutôt un paumé ou un clodo.

-          Comment tu peux être si sûr ? Et s’il était là en repérage pour ce que tu sais. Parce que pour de l’artisanal, tu fais plutôt dans l’industriel, voire dans l’agriculture de masse.

-          Ca va ! J’ai quand même pas une serre ! Et puis, je fais super gaffe. D’ailleurs, tu les connais tous ceux à qui je vends. T’en vois un nous dénoncer ? Non, ce sont juste des coïncidences malheureuses.

-          Peut-être mais je crois que tu devrais lever le pied sur ton business, j’ai comme un mauvais pressentiment.

-          Ecoute, je ne vais pas sombrer dans ta parano pour faire plaisir à ton intuition féminine. J’ai des projets, moi, pour plus tard et j’ai besoin d’argent pour les réaliser.

-          T’as raison, c’est très utile en prison… Pour éviter les sodomies et autres plaisirs du genre.

-          Mais ta gueule ! Tu vas nous filer la poisse ! Je te dis que ça file nickel et que ton mec est tout sauf flic. Pour tout te dire, je l’ai vu au bistrot s’enfiler trois chopines de rouge coup sur coup.

-          Ce ne serait pas la première fois qu’on verrait un alcoolo du côté des poulets.

-          Bon point mais je ne crois pas à ton histoire. Tu vois, Paul, t’as vingt ans et t’es déjà dans le surmenage. Ca ne te réussit pas de moins fumer. Ce qui te faudrait, c’est un bon petit joint et une minette qui te déleste les burnes, une pipe royale, gorge profonde et tout le tralala.

-          Ce ne serait pas de refus mais je ne peux pas m’empêcher d’être inquiet. Tu ne voudrais pas mettre la sourdine sur la vente pendant quelque temps ? Ca me soulagerait.

-          Bon, je ne vais fournir que les fidèles des fidèles mais on n’en parle plus. Allez, tope là et à nous l’Amérique.

-          C’est ça, c’est ça, America, susurra Paul, America…

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