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14.11.2008
Il n'y a que du bon pour la canaille (1)
Paul et Eman étaient de ces amis qui se connaissent depuis le collège avec cette manière si virile de se comprendre sans jamais se parler. Toujours fourrés dans les mêmes classes, ils n’avaient pas eu trop de difficulté pour décrocher leur baccalauréat en dépit de leurs fumettes incessantes. « Il n’y a que du bon pour la canaille » disait souvent la mère de Paul au regard des résultats scolaires de son cher bambin et de son éternel compagnon. Et en effet, nos deux lascars se baladaient avec une aisance exaspérante entre les équations et les langues, les références historiques et les sciences naturelles, la poésie de Rimbaud et les nouvelles de Maupassant. Ces deux là étaient promis à de hautes études et il fut décidé qu’ils monteraient ensemble à la capitale dans un petit trois pièces dont les familles partageraient le loyer.
Paul était un adolescent classique, timide et effacé, amateur de masturbation et dévoreur de pizza, pas du genre à rester mince toute sa vie. Il haïssait l’effort physique, ne ressentait aucune attirance pour les filles de son âge et il ne rechignait pas à se masser les testicules devant un bon nanar. Il avait néanmoins le sens des limites, l’intuition qu’un jour jeunesse passerait et qu’il ne regretterait pas son passé estudiantin. Son physique de gamin attardé s’accommodait d’un grand sourire naïf et de belles idées sur tout, en dehors de la politique. « A notre âge, on ne vote pas, expliquait-il, et puis j’aurai toujours le temps d’y réfléchir quand j’aurai de l’argent. » Paul opta pour la faculté de sciences, loin du bagne des classes préparatoires. Son calcul était de reculer l’heure des choix, parce qu’un matheux trouve toujours du travail et qu’à dix-huit ans, il n’avait pas envie de s’enliser dans des questions embarrassantes. Un papa ingénieur, un fiston sur ses traces.
Eman, quant à lui, exhibait sa carrosserie de jeune cool en vieux chameau expert. Il avait des épaules larges, un sourire de publicitaire, une crinière romantique et des yeux bleus charmeurs. Il excellait dans les excès et il dévorait sa jeunesse en carnassier insatiable, toujours à l’affût de nouvelles expériences et de femmes à mettre dans son lit. Il s’inscrivit en sciences économiques sans conviction parce qu’a priori, aucune étude ne l’intéressait et que ses centres d’intérêt consistaient à faire l’amour, boire de la vodka et fumer avec les anges. La défonce et l’éclate, les deux piliers de la sagesse, pourrait-on dire pour résumer sa philosophie. Il ne se préoccupait pas de problèmes d’écologie ou de commerce équitable, tout juste aimait-il parader à la Gay Pride pour admirer les plus beaux culs de la ville, ceux des filles inaccessibles. Eman était simple et pragmatique, heureux de son époque et soucieux de profiter des jouissances terrestres. Il ne respectait qu’une chose, ses amitiés et parmi elles, au dessus de toutes, celle de son « compañero » Paul.
Le DEUG fila à la vitesse lumière et la cohabitation entre les deux amis se déroula sans anicroche majeure. Par la force des choses, quelques règles communes s’étaient établies : un frigidaire vide, un partage égalitaire de l’herbe et de la boisson et une paix des braves deux semaines avant les examens. Bref, un bordel exemplaire. Ils rêvaient de voyages, d’épousailles à quarante ans et d’étés brûlants à griller leurs corps. Paul avait dévoilé sa passion pour une coiffeuse de cinquante ans qu’il n’osait aborder tandis qu’Eman refusait de se glorifier de ses conquêtes enfilées comme des perles fantaisies. L’appartement, « sans vieux pour mettre de l’ordre », les avait rendu fort populaire au sein de leur promotion respective et leurs fêtes, des dépucelages fréquents pour ceux qui n’avaient jamais pris de biture à tomber par terre. La chance leur souriait jusqu’à leur fournir des voisins sourds et gâteux dont ils avaient acheté l’amitié par des chocolats à Noël et des grands sourires de faux-culs. Cet équilibre fut parfait jusqu’en licence où une idée révolutionnaire chamboula leur train-train bien rôdé.
- Ce n’est possible de continuer comme ça ! s’exclama Eman.
- Ouais, je suis d’accord, approuva Paul qui planait du côté des Andes.
- On donne toute notre thune à ce crétin de dealer…
- Ca, faut admettre qu’il n’a pas inventé la lune.
- Faut qu’on cultive, y’a pas le choix.
- Ouais, y’a pas le choix.
- Ca doit pas être difficile, un petit coup d’oeil sur Internet et le tour est joué.
- Le miracle des nouvelles technologies.
- Rêve pas trop, faudra peut-être investir, parce que le miracle économique, ça n’existe pas. J’apprends ça à longueur d’année.
- Si tu le dis, c’est toi le spécialiste.
- Ce qu’il nous faut, c’est un bon business plan et roulez jeunesse.
- Et adieu Eric et les rendez-vous foireux du dimanche soir.
- Putain ! On est quand même cons de ne pas y avoir pensé plus tôt.
- Non, faut pas s’en vouloir. On n’était que deux provinciaux qui montaient à la capitale.
- Deux pigeons, oui, des pompes à fric.
- Les rigolos de service.
- On pourra même peut-être vendre.
- Oula ! Faudrait voir à ne pas prendre de risques par les temps qui courent.
- Non mais je suis d’accord. Il faudra vendre qu’entre nous, entre gens de bonne compagnie.
- Tu veux dire à la fac ?
- Evidemment… On pourrait peut-être utiliser le placard de l’entrée ?
- Banco ! ça paye illico !
- Et à nous les bimbos, les piscines à débordement, Las Vegas !
- C’est vrai… Je roule en cabriolet… Mais…
- J’ai travaillé dur toute ma vie pour m’acheter mon paradis !
Après quelques clics sur la toile, Eman eut peu de doute sur la destination adéquate pour se procurer le kit du parfait planteur de cannabis : Amsterdam. Il s’y rendit donc quelques semaines plus tard, en car de nuit, avec la ferme volonté d’en revenir avec une documentation complète et de précieuses graines. Son séjour fut une réussite parfaite et au passage, il consomma quelques cônes géants ainsi que des champignons magiques qui le conduisirent dans un état de béatitude avancée. Son enthousiasme le guida également dans les ruelles du quartier rouge où une jeune belge l’initia au massage californien et Eman revint de ce voyage avec des rêves de grandeur. Il s’imaginait désormais en gérant d’une exploitation à l’américaine, avec optimisation du rendement, suivi scientifique et il tenta de transmettre son enthousiasme à son colocataire.
- Tu comprends, professait-il à Paul, l’important, ce sont les clones, parce que sans clones, pas de graines, et sans graines, adios notre amie Marie Jeanne.
- Ah oui ?
- Et oui. Et pour les clones, tu sais comment on s’y prend ?
- Non…
- La plante mère, bichonner sa plante mère.
- Si tu le dis...
- C’est que tu peux me croire. Et pour une bonne plante mère, il lui faut dix huit heures de lumière par jour et une taille impeccable. Après, ça devient le buisson ardent ! Mais gaffe à la floraison parce que sinon, t’es bon pour recommencer dès le départ.
- Tu ne crois pas qu’on est en train de faire une énorme connerie.
- Mais non, n’aie pas peur ! Tout est sous contrôle, regarde cette main, t’en trouveras jamais une de plus verte.
- D’accord, mais une fois à l’ombre…
- Te fais pas de souci, on va pas prendre de risques, on va faire dans l’artisanal et puis voilà.
- Sûr ?
- Sûr et certain. La seule chose, c’est que…
- Oui ?
- Je vais peut-être installer tout le matos dans ma chambre et puis moi, je m’installerai dans le salon.
- Comment ça ?
- Ben, c'est-à-dire qu’il y a les inévitables problèmes techniques, les lampes, la ventilation, la température de la pièce. C’est un peu compliqué d’après ce que j’ai lu.
- Et pour les nanas que tu ramènes ?
- Ben, c’est pas grave, j’irai chez elles. J’aime bien baiser avec les parents dans la pièce d’à côté, c’est assez excitant. Oh, bien sûr, de temps en temps, tu m’autoriseras des exceptions, hein, entre vieux potes.
- Eman, Eman, tout ce que tu veux mais pas de conneries. Promis ?
- Tope là et à nous l’Amérique.
- America ! America !
21:42 Publié dans Il n'y a que du bon, pour la canaille | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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