30.11.2007
La triste nuit
Sans âme ni secret, sans trace ni destin, sans amour ni jouissance, sans dieu ni maître. Les bourgeois dans les rues comme des sapins de noël, mes frères… Les pauvres à boire comme de vulgaires outres, mes frères… La nuit, précieuse et chère tandis que les enfants dorment et que les femmes s’enfuient. Où donc ? Plus fort, s’il vous plait, plus fort, je n’entends pas. Ce vacarme familier, cette soif de ne pas se découvrir.
T’as d’jà vu des gueules brisées, des gamins qui n’attendent plus leur maman, des gamins qui savent, oui qui savent… T’as d’jà vu quoi ? Ouais, t’as vu quoi, avec ta bobine de blondin et tes yeux qui se cachent derrière cette mèche si peu rebelle ? T’as d’jà vu le fils sans sein maternel, l’enfant perdu dont le regard n’accroche plus que les souffrances, l’enfant qui vit… La vraie vie… L’enfant qui n’attend que tes bras et toi, qui ne les donne pas, qui les réserve pour les tiens. Ton petit amour, dans cette p’tite maison, dans ce p’tit pays où les rêves s’achètent si facilement. Moi, je sais plus, je sais son amour, cette joie, cette peine, ce mensonge que chaque jour il ressert pour les plus chanceux. Et combien de temps tu tiens ? Tu sais, toi ? Tu sais combien de temps il est possible de tenir avec dans le ventre le vide d’une mère alcoolique, d’un père violent, d’un frère mort, d’une mère folle, d’un père absent, d’une mère morte, de la valse de tous les démunis, de tous ceux qui ne savent rien, rien si ce n’est la vie, la vraie vie… Dehors, je connais dehors… Trop ! Il y a la fête de n’être qu’un homme et c’est déjà si beau. Je crache, je crache mais je suis là !
Ouais, tu lui as d’jà parlé à ce gamin ? L’as quoi de différent, de magnétique de si… représentatif… Moi je crois savoir alors je me tais. Je peux pas le prendre dans mes bras et l’embrasser. Pédophile ! Je peux pas lui dire que je suis désolé. Cynique ! Je peux rien que l’observer en silence et pourtant, lui, il sait que je l’aime bien, que vraiment je f’rais tout, c'est-à-dire jamais rien. Tant pis pour nous, il repart seul dans sa famille d’accueil, sa nouvelle mère l’embrasse. Ils sont beaux les nouveaux amants, beaux à croire en Dieu.
Et moi, pour seule cathédrale, je n’ai que le regret.
23:35 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Le silence (4)
Je ne le vois pas très souvent mais pour lui, c’est déjà trop. Une fois par an, il passe la lourde grille d’un pas résigné. A cette époque, les feuilles tapissent les allées d’un jaune fané. Le silence n’en est que plus doux. Les tombes et les noms se succèdent, les vies brisées et les amours envolés. A chacun son destin, à chacun ses larmes. Je ne sais pas grand-chose de celle qu’il vient visiter. C’est un fantôme discret qui coule une éternité paisible. Elle se contente de rares sorties, très tard le soir, pour se baigner de quelques rayons de lune. Elle retrouve alors un peu des couleurs du vivant mais très vite, elle retourne sous terre pour ne pas gêner. Au début, les autres l’invitaient et des fêtes pareilles, en théorie, ça ne se refuse pas. Ils sont cabots, mes chers spectres, quand ils s’y mettent ! Enfin… Chacun ses choix, chacun ses raisons… Je suppose qu’un cimetière n’a pas à juger même si parfois, ça me fend le cœur de voir tous ceux qu’on abandonne dès le dernier souffle passé. Lui, en tout cas, est fidèle à leur histoire. Il ne lui amène jamais de fleurs, il va directement jusqu’à elle et durant deux bonnes heures, il se consacre à leurs souvenirs. J’aime l’observer, voir le murmure de ses lèvres prononcer des « je t’aime » et des « je ne t’oublie pas ». A la fin, il est épuisé mais pourtant, ses yeux restent secs. Ils ont déjà trop pleuré. J’imagine qu’en tendant l’oreille, il me serait possible d’en savoir davantage. A vrai dire, ce n’est pas si sûr, les faits n’expliquent pas grand-chose et puis, ils se répètent trop souvent pour être d’un quelconque réconfort. Il vient seul, c’est dommage. J’aime voir les enfants courir dans mes bras millénaires. Ils rient et pleurent, eux, dans une même symphonie funèbre. Certains glissent un dessin au pied d’un père trop tôt parti. Ces dessins-là sont colorés, avec des soleils éclatants et des lunes qui rient à pleines dents. La pluie viendra bientôt effacer le petit personnage du bas qu’on avait à peine remarqué. Le vent aussi viendra nourrir l’oubli. La douleur, elle, restera coincée au fond du cœur, dans une cage sans porte ni serrure. Je les connais, ces douleurs. Tous les jours, je les observe et je vois que sans elles, les hommes ne tiendraient pas le coup. Souvent, le froid le chasse bien avant la nuit. Son sang se glace et il remonte le col de son blouson. Il ferme les yeux, respire profondément et il repart tranquille, comme un homme ordinaire. Le jour de sa visite, je suis fleurie comme au printemps mais c’est bien l’automne qui nous protège tous le deux. Durant quelques jours, les feuilles continueront à tomber, jusqu’à ce que les arbres ressemblent enfin à des squelettes. J’aime l’hiver, c’est ma saison préférée.
15:40 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.11.2007
Le silence (3)
Il est gentil. Evidemment, c’est pas au goût du jour mais pour moi, ça compte. Et puis, l’est pas du genre à laisser tomber quelqu’un. En plus, il se décourage pas, c’est un travailleur né. Un exemple ? L’autre soir, le plafonnier de la cuisine fait son caprice et s’éteint d’un coup. Ni une ni deux, voilà mon homme à l’ouvrage. Et que je t’analyse le problème et que je te ressoude ça. En dix minutes, l’affaire était réglée et la lumière de retour. Il me bichonne, mon homme, moi qui ne suis pourtant qu’une maison ridicule perdue au milieu d’autres maisons tout aussi ridicules. Je me regarde et je ne m’aime pas mais lui, lui, il voit autre chose qu’un pavillon pourrie de banlieue. Je suis son refuge, son secret, sa femme et sa famille. S’il travaille, c’est pour moi. S’il respire, c’est encore pour moi. S’il souffre, c’est avec moi. S’il pleure, c’est devant moi. Un homme comme lui qui pleure, c’est quelque chose. C’est digne de la tragédie antique. Rien que d’y penser, j’en ai des frissons. Alors bien sûr, faut aimer le grand calme et comprendre les silences. C’est complexe et multiple un silence, ça veut tout et rien dire. Et surtout, ça dérange un silence, on peut plus se cacher derrière les bruits inutiles et se nourrir des agitations vaines. On fait face à l’essentiel et là les hommes, croyez-moi, ils ne sont guère brillants. Ils perdent de leur superbe et de leur arrogance. Ils redeviennent ce qu’ils sont, du vide devant du vide. Alors mon homme, je le trouve courageux de vivre comme il vit. D’ailleurs des histoires, il pourrait en raconter, des belles et des laides, des tendres et des dures mais il préfère se taire. Il a vu du pays, il a roulé sa bosse comme on dit, il a aimé je crois et puis, il m’a acheté, pour le meilleur et pour le pire. Je ne plains pas, je suis heureuse. Je suis bavarde pour deux. Je sais bien qu’un jour, il me rendra jalouse mais pour aujourd’hui, je profite de chaque instant passé avec lui. Le samedi soir, quand il rentre tard du bistrot, que ses ronflements puissants font trembler les murs, je l’aime encore. Peut-être même davantage. Peu m’importe qu’il laisse traîner ses chaussettes sales, qu’il pisse dans l’évier et qu’il ne se lave pas tous les jours. L’amour ne s’explique pas et avec lui, c’est à la vie, à la mort.
C’est juste comme ça… Et je ne me plains pas…
17:00 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
20.11.2007
V I S I O N . . . (suite à une conversation dominicale arrosée)
Qui n’est pas attiré par le soleil après toutes ces années de pluie ? Les gouttes d’eau, le long des gouttières. Qui suis-je, si ce n’est le vent ? Alors partons, oui partons, vers ces pays qui nous font peur et que nous détestons tant. Evidemment, je ne pars pas, voyageur attardé sur le quai et qui voit les paquebots s’envoler vers les Etats-Unis d’Amérique. Le long de cette plage grise, le souffle de la mer est triste. Et mon pas fatigué, suivi par cette vieille mouette criarde, ressemble tant à mon enfance que les larmes ne tardent pas à venir. Mes copines, mes compagnes, ma tristesse. Alors cette peau jeune, si jeune à en mourir, comment ne pouvait-elle pas venir s’écraser contre ma bouche gourmande ? C’est mal, si mal que je recommence jusqu’à l’indigestion, pour me sentir vivre, parce que je ne suis pas encore crevé. Tous ces cris qui se perdent, qui ne servent à rien, qui ne me ressemblent pas. Comment expliquer la différence ? Comment rejeter ce corps qui répond joyeusement, qui vagabonde et picore au lieu de se poser ? Je n’ai jamais eu la force de lutter contre mes envies, poitrine dure qui pointe vers mon enfer. Ce n’est pas le regard des autres qui me pèse le plus, c’est son visage à elle, après la jouissance, lorsque l’excitation retombe et que je ne vois plus que mon ventre rebondi, que mes rides précoces et que ma lassitude désespérante. Je ne la regarde plus, j’ai trop honte de ce que je suis devenu. Elle me console, me câline, prononce des mots qui ne m’appartiennent pas. Elle ne joue même pas. A son âge, on ne sait pas. D’ailleurs, elle croit sincèrement à son mensonge et moi, je me tais. Mais mon silence coupable ne m’empêche pas de me dire cent fois par jour : « l’amour, je ne le connais que par le mensonge. L’amour c’est faux, ça n’existe pas. Ou alors quelques miettes pour les chiens que nous sommes. »
Oui, regardez-moi, jugez-moi, vous qui prétendez aimer mais qui ne connaissez plus le frisson d’une main, le premier regard, la soif inépuisable de retrouver l’autre. Oui, emportez-moi dans votre tourbillon de haine, peu m'importe car tandis que vous bavez en spectateur honteux, moi je suis ébloui par un soleil matinal, par cette pâleur estivale qui préfigure de profondes chaleurs. Demain, je suis mort mais aujourd’hui, je suis un roi comblé, nu jusqu’à l’obscénité.
22:35 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.11.2007
Le silence (2)
Il vient tous les mardis vers dix-sept heures. Il marche d’un pas lourd, ancré dans la terre. Comme bien d’autres, il a son itinéraire bien tracé. D’abord, les produits ménagers, pas toutes les semaines mais quand même souvent. Il prend une lessive qui sent bon, ça je l’ai remarqué, pas un de ces premiers prix au parfum de lavande artificielle. Puis, il se dirige vers le pain, jamais de baguettes que du pain de mie. Il a l’allure d’un type qui entre chez le boulanger du coin de la rue. Le dernier sanctuaire. Viennent les biscuits et les céréales, une grosse boîte jaune qu’il jette négligemment dans son caddie. Il n’est pas pressé, la maison qui l’attend doit être bien vide. Il est entre deux ages, construit dans un bois massif mais pas précieux. Je le trouve beau mais pas spectaculaire. Il se dirige ensuite vers les produits frais et au passage, il récolte deux ou trois bouteilles de vin. Boit-il encore avec plaisir ? En tout cas, il doit aimer les omelettes. Il choisit toujours des boîtes de douze œufs. Il ne s’attarde pas aux fruits et légumes. Il a raison, ils sont bien tristes mes fruits et mes légumes. Ils n’ont même pas l’attrait des voyageurs lointains. Ils sont lisses, lisses comme ces gens qui se pressent de ne pas vivre. Il prend de la salade sous vide, une salade prédécoupée, pré mâchée. Relever le goût d’une telle verdure tient du génie. Certains y parviennent mais c’est ailleurs et cet ailleurs, je ne le connaîtrai jamais. Je ne suis qu’un supermarché de province. Ici, le bœuf n’atteint jamais cette teinte bordeaux qui fait saliver les vrais carnassiers. Ici, les carottes et les poireaux ont presque le même goût, celui du plastique industriel. Ici, les croissants sont mous et secs, ils remplissent l’estomac mais ils oublient l’essentiel, le plaisir. J’ai pourtant de la tendresse pour mes clients égarés. Qui pourrait dire qu’ils mènent une vie facile ? Après le boulot, faut aller chercher les gosses. T’as pensé à prendre le pain ? Ils ont une sortie à la mer demain, t’avais quand même pas oublié ? On ira chez ma mère, ce week-end ; elle va pas fort en ce moment ; c’est qu’elle rajeunit pas. J’en ai assez de toi, si ça continue… Et ben vas-y, fais-le, quitte-moi, qu’est-ce qu’y t’en empêche ? Le fric, hein, c’est ça le fric ! Il reste des couches ? N’oublie pas le sucre en poudre, y’en presque plus. T’as vu la taille de la télé ? Ca ferait bien dans le salon. Ils ont bien trouvé les sous, eux, alors pourquoi pas nous ?
Mon âme est pleine de leurs phrases mais je ne leur en veux pas. C’est humain de trop parler. Enfin, pour être honnête, c’est parce qu’il ne parle jamais que je l’ai remarqué, l’autre bonhomme avec sa carrure de mineur polonais. Je ne sais pas pourquoi mais je le trouve rassurant. On peut dormir tranquille avec un homme pareil. C’est mieux qu’un chien de garde. Il repart vers les dix-huit heures et d’après ce que je sais, sa voiture n’est pas bien neuve. Presque une épave.
15:05 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
13.11.2007
Le silence
Ce gars-là, je le connais pas. Et pourtant, il est là…
Avec le temps, j’ai compris que la patronne l’aimait bien ; et pas seulement parce qu’il laissait jamais d’ardoise ou qu’il ne se battait pas. Vaudrait mieux pas d’ailleurs, parce qu’avec des pattes d’ours pareilles, il blesserait sans doute à mort sa pauvre proie. Mais pour tout dire, c’est vraiment pas le genre… Avec lui, les verres passent et sa carcasse bouge pas d’un pouce. Rien, pas l’ombre d’une faiblesse, si ce n’est ses yeux qui se teintent parfois d’un rouge fatigué. D’habitude, une couleur pareille, ça annonce la tempête ou au moins une forte houle mais avec lui, ça sonnerait davantage l’heure du coucher. Il enfile son blouson sans mode et il sort droit, conscient que demain, le jour se lèvera.
Depuis toutes ces années où il s’accoude sur moi, pas une confidence. A croire que l’intime, chez lui, se limite à siroter sa bière. C’est pas comme d’autres qui, sous prétexte du bistrot, parlent comme ils pissent, à la vitesse du cheval au galop. Prenons André par exemple, pas une soirée sans se lamenter, sans se rappeler de celles qui sont parties. Ah, depuis le temps, je la connais bien sa petite musique : son couplet sur la solitude, sur l’ingratitude de sa fille et de sa femme. Et en voici en voilà de la jérémiade, de la complainte banale à en pleurer, du drame de bas étage. Et l’André, avec sa petite tête de rougeaud déplumé qui n’en finit plus de repasser le film de sa vie, de ce gâchis permanent qui ne rime à rien. Alors, vers l’heure de la fermeture, il commence à reluquer le cul de la patronne en se demandant ce qu’il faudrait payer pour se taper un truc pareil. L’a pas les moyens, l’a pas les épaules, l’a pas la compréhension pour se perdre dans la patronne, le pauvre André. Et il le sait d’ailleurs… Alors il s’arrête avant de trop déconner et il repart la queue basse dans son deux pièces dévorés par l’aigreur et l’ennui. C’est pas trop grave, le spectacle était beau et puis gratuit. C’est comme ça la vie, même André, l’a le droit de rêver.
Tiens, je pense aussi à Hervé, un chic type qui se transforme en ogre lorsque les voiles sont levées. Dans ces moments là, il pense plus, il n’existe plus, il cherche juste à taper. Il vomit sa rage trop longtemps contenue. Et c’est bizarre parce que personne lui en veut vraiment. Au fond, les hommes sont des frères qui s’ignorent. C’est marrant, maintenant que j’y pense, Hervé l’a jamais embêté mon mystérieux client. Faut aussi avouer que ce gars-là, il sent la lame de couteau et le ring amateur. Rien qu’en serrant les poings, il a une arme de première catégorie. Des paluches à travailler dans un port. C’est de la graine d’ouvrier, ce gars-là, ou je suis plus un comptoir digne d’intérêt. En tout cas, le jour où il l’ouvrira, sa belle gueule, j’aimerais bien que ce soit devant moi parce qu’à force de se taire, l’a bien dû garder une ou deux choses intéressantes à dire. Encore que… Les déceptions, ça me connaît. C’est presque notre fond de commerce.
17:45 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

