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30.11.2007

Le silence (4)

Je ne le vois pas très souvent mais pour lui, c’est déjà trop. Une fois par an, il passe la lourde grille d’un pas résigné. A cette époque, les feuilles tapissent les allées d’un jaune fané. Le silence n’en est que plus doux. Les tombes et les noms se succèdent, les vies brisées et les amours envolés. A chacun son destin, à chacun ses larmes. Je ne sais pas grand-chose de celle qu’il vient visiter. C’est un fantôme discret qui coule une éternité paisible. Elle se contente de rares sorties, très tard le soir, pour se baigner de quelques rayons de lune. Elle retrouve alors un peu des couleurs du vivant mais très vite, elle retourne sous terre pour ne pas gêner. Au début, les autres l’invitaient et des fêtes pareilles, en théorie, ça ne se refuse pas. Ils sont cabots, mes chers spectres, quand ils s’y mettent ! Enfin… Chacun ses choix, chacun ses raisons… Je suppose qu’un cimetière n’a pas à juger même si parfois, ça me fend le cœur de voir tous ceux qu’on abandonne dès le dernier souffle passé. Lui, en tout cas, est fidèle à leur histoire. Il ne lui amène jamais de fleurs, il va directement jusqu’à elle et durant deux bonnes heures, il se consacre à leurs souvenirs. J’aime l’observer, voir le murmure de ses lèvres prononcer des « je t’aime » et des « je ne t’oublie pas ». A la fin, il est épuisé mais pourtant, ses yeux restent secs. Ils ont déjà trop pleuré. J’imagine qu’en tendant l’oreille, il me serait possible d’en savoir davantage. A vrai dire, ce n’est pas si sûr, les faits n’expliquent pas grand-chose et puis, ils se répètent trop souvent pour être d’un quelconque réconfort. Il vient seul, c’est dommage. J’aime voir les enfants courir dans mes bras millénaires. Ils rient et pleurent, eux, dans une même symphonie funèbre. Certains glissent un dessin au pied d’un père trop tôt parti. Ces dessins-là sont colorés, avec des soleils éclatants et des lunes qui rient à pleines dents. La pluie viendra bientôt effacer le petit personnage du bas qu’on avait à peine remarqué. Le vent aussi viendra nourrir l’oubli. La douleur, elle, restera coincée au fond du cœur, dans une cage sans porte ni serrure. Je les connais, ces douleurs. Tous les jours, je les observe et je vois que sans elles, les hommes ne tiendraient pas le coup. Souvent, le froid le chasse bien avant la nuit. Son sang se glace et il remonte le col de son blouson. Il ferme les yeux, respire profondément et il repart tranquille, comme un homme ordinaire. Le jour de sa visite, je suis fleurie comme au printemps mais c’est bien l’automne qui nous protège tous le deux. Durant quelques jours, les feuilles continueront à tomber, jusqu’à ce que les arbres ressemblent enfin à des squelettes. J’aime l’hiver, c’est ma saison préférée. 

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