« Le silence | Page d'accueil | V I S I O N . . . (suite à une conversation dominicale arrosée) »

17.11.2007

Le silence (2)

Il vient tous les mardis vers dix-sept heures. Il marche d’un pas lourd, ancré dans la terre. Comme bien d’autres, il a son itinéraire bien tracé. D’abord, les produits ménagers, pas toutes les semaines mais quand même souvent. Il prend une lessive qui sent bon, ça je l’ai remarqué, pas un de ces premiers prix au parfum de lavande artificielle. Puis, il se dirige vers le pain, jamais de baguettes que du pain de mie. Il a l’allure d’un type qui entre chez le boulanger du coin de la rue. Le dernier sanctuaire. Viennent les biscuits et les céréales, une grosse boîte jaune qu’il jette négligemment dans son caddie. Il n’est pas pressé, la maison qui l’attend doit être bien vide. Il est entre deux ages, construit dans un bois massif mais pas précieux. Je le trouve beau mais pas spectaculaire. Il se dirige ensuite vers les produits frais et au passage, il récolte deux ou trois bouteilles de vin. Boit-il encore avec plaisir ? En tout cas, il doit aimer les omelettes. Il choisit toujours des boîtes de douze œufs. Il ne s’attarde pas aux fruits et légumes. Il a raison, ils sont bien tristes mes fruits et mes légumes. Ils n’ont même pas l’attrait des voyageurs lointains. Ils sont lisses, lisses comme ces gens qui se pressent de ne pas vivre. Il prend de la salade sous vide, une salade prédécoupée, pré mâchée. Relever le goût d’une telle verdure tient du génie. Certains y parviennent mais c’est ailleurs et cet ailleurs, je ne le connaîtrai jamais. Je ne suis qu’un supermarché de province. Ici, le bœuf n’atteint jamais cette teinte bordeaux qui fait saliver les vrais carnassiers. Ici, les carottes et les poireaux ont presque le même goût, celui du plastique industriel. Ici, les croissants sont mous et secs, ils remplissent l’estomac mais ils oublient l’essentiel, le plaisir. J’ai pourtant de la tendresse pour mes clients égarés. Qui pourrait dire qu’ils mènent une vie facile ? Après le boulot, faut aller chercher les gosses. T’as pensé à prendre le pain ? Ils ont une sortie à la mer demain, t’avais quand même pas oublié ? On ira chez ma mère, ce week-end ; elle va pas fort en ce moment ; c’est qu’elle rajeunit pas. J’en ai assez de toi, si ça continue… Et ben vas-y, fais-le, quitte-moi, qu’est-ce qu’y t’en empêche ? Le fric, hein, c’est ça le fric ! Il reste des couches ? N’oublie pas le sucre en poudre, y’en presque plus. T’as vu la taille de la télé ? Ca ferait bien dans le salon. Ils ont bien trouvé les sous, eux, alors pourquoi pas nous ?

Mon âme est pleine de leurs phrases mais je ne leur en veux pas. C’est humain de trop parler. Enfin, pour être honnête, c’est parce qu’il ne parle jamais que je l’ai remarqué, l’autre bonhomme avec sa carrure de mineur polonais. Je ne sais pas pourquoi mais je le trouve rassurant. On peut dormir tranquille avec un homme pareil. C’est mieux qu’un chien de garde. Il repart vers les dix-huit heures et d’après ce que je sais, sa voiture n’est pas bien neuve. Presque une épave.   

Commentaires

Je suis arrivé un peu en avance, ce matin, devant mon discounter préféré. C'est vrai, que j'avais déposé mes enfants à l'heure à l'école. Elles m'avaient gentiment prié de quitter les lieux plus tôt que prévu. Les parents qui restent, ça fait tarte. C'est donc en avance que je me suis présenté au magasin. Au grand désespoir du personnel qui s'est senti obligé de m'ouvrir. J'avais dans l'idée de faire une blanquette pour ma conjointe. Cela ne va pas très fort entre nous en ce moment. Arrivé le premier, je me suis un peu laissé aller à flâner dans les rayons. Deux personnes m'ont rapidement suivi. Une femme qui m'a rapidement dépassé dans l'allée. Elle s'est jetée sur les bouteilles de vin comme une vorace. La nuit a semblé être longue pour cette personne. Elle devait méditer son entrée dans le magasin depuis 4 heures du matin. Un manque. Très fort. Un visage vieilli. Rouge, boursoufflé. Elle ne fait pas son âge. Elle est sûrement jeune. Elle a rajouté à son âge réel, les degrés d'alcool qu'elle boit chaque jour. Chaque jour, un degré de plus. Je suis ému en la voyant. Elle me fait penser à une personne que je ne vois plus aujourd'hui. Une personne qui souhaitait boire mon coeur jusqu'à la lie. J'observe donc cette personne. Avec cette lâcheté qui nous caractérise tant qu'on ne sait pas quoi faire pour sauver quelqu'un. J'ai très envie de lui dire, "madame, vous êtes entrain de vous tuer, tout doucement. Stoppez ou vous finirez comme cette bouteille, dans une décharge quelconque". Je ne trouve pas le courage. Elle sourit au moment de son passage en caisse. Elle sera bientôt délivrée. La nuit n'a pas porté conseil. Je quitte le magasin en SILENCE. Marco

Ecrit par : marco | 20.11.2007

Je me suis coltinée des heures de courses au lidl ds ma vie antérieure...4 à 6 personnes à nourrir tous les jours midi et soir...forcément pour la femme plus au moins au foyer que j'étais, ces moments me revenaient de fait, les comptes avec.
Un jour mon ex, très énervé, m'a asséné un "quand tu vas au Lidl, tu prends le pouvoir ! "...........
Euh...T'inquiète pas chéri, demain je vais chez Hédiard!
Loin des gueules cassées, avinées, abimées par trop de "trop" ou de "trop peu", tous ces "frères et soeurs de caddies" que l'on suit du regard jusqu'au bout du parking en se disant qu'un jour peut-être, nous aussi...
Mais pour le "pouvoir", j'ai toujours pas compris. Et pourtant j'ai essayé.

Ecrit par : CV | 27.11.2007

Les commentaires sont fermés.