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13.11.2007
Le silence
Ce gars-là, je le connais pas. Et pourtant, il est là…
Avec le temps, j’ai compris que la patronne l’aimait bien ; et pas seulement parce qu’il laissait jamais d’ardoise ou qu’il ne se battait pas. Vaudrait mieux pas d’ailleurs, parce qu’avec des pattes d’ours pareilles, il blesserait sans doute à mort sa pauvre proie. Mais pour tout dire, c’est vraiment pas le genre… Avec lui, les verres passent et sa carcasse bouge pas d’un pouce. Rien, pas l’ombre d’une faiblesse, si ce n’est ses yeux qui se teintent parfois d’un rouge fatigué. D’habitude, une couleur pareille, ça annonce la tempête ou au moins une forte houle mais avec lui, ça sonnerait davantage l’heure du coucher. Il enfile son blouson sans mode et il sort droit, conscient que demain, le jour se lèvera.
Depuis toutes ces années où il s’accoude sur moi, pas une confidence. A croire que l’intime, chez lui, se limite à siroter sa bière. C’est pas comme d’autres qui, sous prétexte du bistrot, parlent comme ils pissent, à la vitesse du cheval au galop. Prenons André par exemple, pas une soirée sans se lamenter, sans se rappeler de celles qui sont parties. Ah, depuis le temps, je la connais bien sa petite musique : son couplet sur la solitude, sur l’ingratitude de sa fille et de sa femme. Et en voici en voilà de la jérémiade, de la complainte banale à en pleurer, du drame de bas étage. Et l’André, avec sa petite tête de rougeaud déplumé qui n’en finit plus de repasser le film de sa vie, de ce gâchis permanent qui ne rime à rien. Alors, vers l’heure de la fermeture, il commence à reluquer le cul de la patronne en se demandant ce qu’il faudrait payer pour se taper un truc pareil. L’a pas les moyens, l’a pas les épaules, l’a pas la compréhension pour se perdre dans la patronne, le pauvre André. Et il le sait d’ailleurs… Alors il s’arrête avant de trop déconner et il repart la queue basse dans son deux pièces dévorés par l’aigreur et l’ennui. C’est pas trop grave, le spectacle était beau et puis gratuit. C’est comme ça la vie, même André, l’a le droit de rêver.
Tiens, je pense aussi à Hervé, un chic type qui se transforme en ogre lorsque les voiles sont levées. Dans ces moments là, il pense plus, il n’existe plus, il cherche juste à taper. Il vomit sa rage trop longtemps contenue. Et c’est bizarre parce que personne lui en veut vraiment. Au fond, les hommes sont des frères qui s’ignorent. C’est marrant, maintenant que j’y pense, Hervé l’a jamais embêté mon mystérieux client. Faut aussi avouer que ce gars-là, il sent la lame de couteau et le ring amateur. Rien qu’en serrant les poings, il a une arme de première catégorie. Des paluches à travailler dans un port. C’est de la graine d’ouvrier, ce gars-là, ou je suis plus un comptoir digne d’intérêt. En tout cas, le jour où il l’ouvrira, sa belle gueule, j’aimerais bien que ce soit devant moi parce qu’à force de se taire, l’a bien dû garder une ou deux choses intéressantes à dire. Encore que… Les déceptions, ça me connaît. C’est presque notre fond de commerce.
17:45 Publié dans Le silence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


Commentaires
pas mal cette brève de comptoir... le ton est bien différent de ce que tu nous donnes habituellement sur ce blog... à bientôt
Ecrit par : flo | 14.11.2007
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