03.12.2009
A cette époque, j'habitais la rue . . .
Je faisais désormais la manche à l’angle d’une rue commerçante et les piécettes amassées assuraient péniblement ma survie. J’éprouvais pourtant une étrange fierté à tendre la main, à observer ces gens pressés qui auraient très bien pu m’écraser sans s’en rendre compte, colonie de fourmis marchant au pas et chantant l’hymne national au moindre match de football. Je songeais à mon ancien travail, à ces heures perdues où j’avais cherché le sens caché de la mécanique sociale. Je revoyais mon patron me prodiguant quelques bons conseils pour réussir une carrière et moi, hébété, quasi-débile, tirant la langue comme un chien essoufflé, je l’avais écouté par respect pour ma naissance. Pendant des mois, j’avais opiné de la tête tandis qu’un incendie monumental dévastait mon âme. « Oui patron, bien patron, bien sûr patron, le dossier sera complété dès lundi matin. Vous savez, j’ai entendu dire qu’il y a une belle opportunité chez machin chose. Ah oui, pour l’autre jour, j’ai eu un empêchement, je suis désolé, je n’ai pas pu arriver à l’heure mais cela ne se reproduira plus, je vous promets. Je débute, il faut bien débuter un jour ou l’autre. » Et puis se lever, prendre sa douche, se raser, enfiler son costume et son caleçon rose, faire son nœud de cravate et avaler un café avant de plonger dans le gouffre du RER… Et puis pousser ses voisins, ne pas regarder, ne pas réfléchir, attendre avec impatience les petits chiffres de sa feuille de paye. Ah oui, c’est pour ça… Et puis s’ennuyer, dissimuler son désespoir derrière un sourire maladif, serrer des mains complices ou bien coupables, reprendre le RER et finir devant une grande bière, bien fraîche et bien méritée… Et ne pas hurler alors que les flammes lèchent votre peau sans que personne ne remarque rien… Et puis toujours ce sourire travaillé depuis la maternelle, cette manière crapuleuse d’appartenir à la société et d’en maîtriser les codes sociaux. Oui, c’est pour cela que je m’étais enfui mais maintenant, l’hiver approchait et même monsieur Valentin ne quittait plus son nid à perruches. Dans Nantes, la nature pourtant parquée reprenait lentement sa domination sur les pauvres. Elle a le Temps pour elle, la nature, ce Temps que nous utilisons si savamment à nous construire ou à nous détruire, hésitations dérisoires face aux millénaires dévastateurs. Parfois, j’allais m’asseoir face à la Loire dont les rives étaient alors laissées à l’abandon en attendant les promoteurs zélés et les politiciens innovateurs. Les eaux saumâtres charriaient notre folie et notre décadence, les cicatrices aussi de ce port délaissé où les titans ne servaient plus qu’à attraper les touristes. Le Quai de la Fosse, un havre de paix pour truands russes mais sans marins ni vrais putes, tout au mieux des étudiantes fauchées jouant les hôtesses d’accueil … Devant le spectacle furieux du fleuve, j’aspirais la nostalgie de l’eau, celle qui aujourd’hui me pourchasse encore à Venise, et je priais pour que Dieu existe. Je ressemblais à un serpent solitaire qui rampait dans la boue sans oser se jeter dans les flots mais mon venin se limitait à mon départ, piètre prédateur dont quelques corps aveugles composaient le tableau de chasse. Je n’avais que le rêve dans les yeux et cela m’avait plongé dans le cauchemar. Les herbes folles accueillaient volontiers mes délires et j’y déposais dans un rite quasi-religieux mes excréments et mes bouteilles, ma sueur fiévreuse et mes forces vacillantes. A la nuit tombée, le CHU s’illuminait comme un tombeau stalinien, bateau mouche ancré dans la terre et les Urgences recueillaient les miens, loques abîmées par l’alcool, délires passagers et dérives anciennes. Le froid commençait à geler les paysages et je sus que l’hiver aurait raison de ma volonté et que je devais trouver une solution. Derrière la mince couche de crasse, ma peau de riche réclamait son dû de chaleur et de douceur. Il ne fallait pas déconner, quand même !
Dans le square désert, elle était posée sur un banc, demi obèse, demi charmeuse et elle dévorait un ouvrage sur « les secrets de beauté des femmes du Maroc. » Sur son corps, se lisait une maladie honteuse, une maladie sans nom. Les arbres avaient presque perdu toutes leurs feuilles et les gardiens municipaux attendaient avec impatience 18 heures pour fermer les grilles du paradis. Il était évident qu’elle espérait la rencontre, l’arc-en-ciel qui illuminerait sa grisaille quotidienne et pour une fois, j’avais envie de parler.
- Bonjour, l’accostais-je poliment.
- Bonjour, répondit-elle étonnée et peureuse.
- Je ne vous dérange pas ?
- …
- Il commence à faire froid… Et puis vous savez ce qu’en dit le poète :
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
- C’est de vous ?
- Non, de Baudelaire…
- Et comment s’appelle-t-il ce poème ?
- « Chant d’automne ». Vous voyez, rien ne change vraiment, tout ça n’est qu’un éternel recommencement.
- En tout cas, c’est très beau.
- Et la suite, si vous saviez la suite :
Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
- C’est dans votre habitude de réciter des vers à une inconnue.
- Non, cela faisait longtemps. Et puis là où j’habite, on a pas tellement l’occasion, surtout en ce moment.
- Et vous habitez où ?
- Mais ici… Je pensais que vous aviez compris…
- C’est que…
- Ah oui, sans toit, sans loi, sans poésie, c’est ça ?
- Mais non, mais…
- On est parfois surpris parce qu’on juge trop vite, vous ne trouvez pas ?
- Si.
- Ah, le regard des autres, ce n’est pas si facile. Et pourtant, la vie bascule vite, très très vite.
- Vous êtes de quel signe ?
- Cancer…
- Je l’aurais parié.
- Ah bon ?
- Oui. Moi je suis Vierge, on devrait bien s’entendre tous les deux. Mon ancien ami était aussi cancer.
- Votre ancien ami ? Alors les astres n’ont pas été aussi favorables que ça.
- Non, cela n’a rien à voir, il était kurde et sans-papiers. Il a été expulsé et depuis, je n’ai plus de nouvelles. Il m’avait pourtant promis de revenir mais… Je ne sais vraiment pas ce qu’il s’est passé. Ca fait plus de deux ans maintenant.
- Vous avez remarqué comme la nuit tombe lentement ici.
- Je ne sais pas, je n’ai pas beaucoup voyagé.
- Moi je peux vous le dire, ce n’est pas comme la lumière du sud. Nous sommes au nord ici, malgré tout.
- Je m’appelle Patricia et vous ?
Je lui souris avec tendresse, en imitant les images pieuses de mon enfance. Je l’avais attrapée dans mes filets par intérêt, parce que j’avais pressenti qu’elle répondrait présente. Et après tout, ce fut un marché comme un autre, avec ses avantages et ses faiblesses, ses concessions et ses petits moments de tranquillité. Quelques jours après, elle me proposa de partager son studio perdu dans une HLM délabrée et bien sûr, j’acceptais. Après tant de mois de frustrations, elle jeta sa graisse réconfortante et ses seins épais sur mon corps interrogatif. Et que dire de ses jurons lorsqu’elle pressait mon sexe comme un pie de vache laitière.
- T’aime ça, mon cochon, hein, que je te la secoue. Tu vas bien me prendre, tu vas me faire du bien, mon salopard. Tu l’aimes bien, ta Patricia, allez, mets-la moi profond, baise-moi, mon cochon, baise-moi comme une salope. Hein, que je suis ta salope ? Dis-le moi que je suis ta salope ! Allez, allez, encore, vas-y à fond, casse-moi le cul et puis après, encule-moi, prends-moi ! Vas-y plus fort ! Bon Dieu, je sens rien, vas-y plus fort, fous-moi ta bite là-dedans et n’en sors plus avant demain matin. Ah, j’aime ta petite queue, tu vas me faire du bien, hein, tu vas l’aimer ta Patricia. Oh, mais t’as des toutes petites couilles ! Attends que je te les prenne, tu vas voir ça, tu vas pas comprendre, je vais te les grossir, moi ! Oh ouais, vas-y, mais pourquoi tu veux pas m’enculer, nom de Dieu !
Silencieux et obéissant, j’observais les gouttes de sueur couler sur son cul gros comme une autoroute allemande et franchement, je doutais qu’elle sente mon ver de terre s’agiter dans sa forêt à moitié grise. Au début, je n’éprouvais aucun dégoût pour nos ébats, plutôt de l'ennui et une certaine compassion. Après l’effort, elle reprenait difficilement son souffle et puis au bout de quelques minutes, elle se levait, allait dans la salle de bains microscopique et aspergeait ses trous saignants d’une eau bien fraîche. Elle revenait alors, triomphante et presque belle, et je me sentais penaud de ne pas être le prince charmant. Pour me faire pardonner, j’enfouissais ma tête sous ses aisselles odorantes et je l’écoutais me raconter les contes de sa propre existence.
- Ils vont m’expulser, probablement en avril… Je n’arrive plus à payer le loyer depuis qu’ils m’ont baissé mes allocations. Je ne sais vraiment pas ce que je vais faire. Et pourtant, du travail, je n’arrête pas d’en chercher mais personne ne veut plus me donner ma chance…
- Tu cherches dans quel secteur ? demandais-je naïvement. Si tu veux, je peux t’aider à rédiger ton CV et tes lettres de motivation.
- Peu importe le travail, du moment que j’en ai. J’ai fait plusieurs fois des ménages mais personne ne m’a gardé et à l’agence, ils ont dit que j’étais une paresseuse et qu’ils ne me donneraient plus rien. En fait, je suis trop vieille et trop grosse. Personne n’a envie d’avoir chez soi quelqu’un comme moi… Non, il me faudrait un métier de caissière ou bien de fleuriste. J’ai toujours aimé les fleurs.
Les murs de son appartement étaient recouverts d’un papier brun qui se décollait par endroits. Le chauffage collectif rendait l’atmosphère suffocante, une serre tropicale où les microbes se développaient tout autant que les espoirs déçus. Sur une vague étagère traînait un livre sur le bien-être et la confiance en soi, un livre dont la couverture était envahie par la photo de l’auteur, un playboy à la crinière dense.
16:24 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.11.2009
Et oui, en ce moment, j'écris...
Hier, dans le cimetière, la vie avait des couleurs que je n’aimais pas. L’automne pleuvait sur les allées désertes alors que les ombres se réfugiaient ailleurs et partout. Je marchais comme marchent les absents, en philosophe du dimanche, observant comme rarement les minutes filantes, traînées sombres dans les cieux orageux. Mes yeux durs comme la pierre broyaient les tombes et les souvenirs, ma mâchoire prête à mordre ruminait les heures heureuses, et je flottais entre les balles ennemies, soldat rendu intouchable par la seule force de son deuil.
Où vas-tu ainsi ? Pourquoi ne ris-tu pas ? Qui sait ce que derrière la vie, tu trouveras…
Géant de papier, Titan inconsolable, les feuilles délavées collaient sous mes chaussures abîmées, le froid maladif transperçait mon corps épuisé, mon cœur vide… Je glissais entre les secondes infinies, espérant l’imprévisible, priant Dieu et « je ne sais qui », redoutant surtout ce diable du dedans qui débobinait les pelotes de mes faiblesses. Je marchais comme vont à la mort les courageux, les renégats, les infidèles, les ténébreux. J’étais une poésie en mouvement, une parole silencieuse.
Réchauffe-toi, mon camarade, mon ami, mon frère, il n’y a qu’un pas à faire pour aimer…
Je… Seul… Un peu perdu… En quête… En voyage… Un soleil rose sur les monts enneigés, le bois craquant des forêts, la mer turquoise, absolue, le goût du sel sur les peaux ambrées, les étreintes de mes femmes, les jambes d’une allemande jadis aimée… Mon cœur n’est pas vide, il est plein, plein de sentiments inhabituels, plein du ressac de mes passés recomposés, marqué au fer de l’éphémère. Je… Seul… Un peu décontenancé par ce vagabondage déstructuré… Et les buées bleutées de mes bistrots de minuit…
Entre, entre mon camarade, mon ami, mon frère, entre en fraternité…
22:03 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Venise, mon ridicule à moi . . .
Je suis retourné à Venise, malgré le ridicule. Là-bas, je trouve la force de me souvenir, dans cette ville qui se vide, dans ces ruelles aux fantômes indécents, sur ces ponts miraculeux, entre ces églises innombrables, dans ce petit appartement de la Giudecca qui, à n’en pas douter, me survivra. Oui, j’ai finalement rejoint mes spectres familiers, mes fantasmes éculés, sans doute pour cette vieille tendresse du casino où poudrés, les clients s’attardent sur les tenues à moitié défaites des courtisanes luxueuses. Là-bas, j’ai retrouvé Paolo, un de ces charmeurs à la laideur bouleversante et dont les dents jaunes éclairent les visages d’une lueur maléfique, un vampire boulimique dont la soif de vierges n’a fait que s’accentuer avec les années. Il boite désormais, petit monstre ridicule qui s’acharne à trouver son bonheur dans le râle de ses amantes passagères. Dans les rues ou ailleurs, il apostrophe à la va-vite les belles dans l’espoir de les apitoyer et parfois, cela marche : la solitude, quelle honteuse maladie … Oui, je suis né là-bas, sur des quais lumineux où patiemment, j’attendais moi aussi des touristes obèses dans l’espoir insensé de secouer leur ventre avec mon poisson aveugle. Elles n’étaient pas dupes, elles fuyaient le loup mais je ne me décourageais pas et devant l’auberge de jeunesse, je contemplais avec avidité ces beautés inconnues. Il y eut ainsi cette anglaise à casquette, victime d’une pelade foudroyante. « You know, I still want you, no matter where you are, no matter what you’re doing. » Un livre explore les souvenirs les plus endormis... Je n’ai gardé aucune trace de ses jambes, seulement la vision de cette tête déplumée que je peinais à caresser. Elle portait le prénom d’une héroïne, cette petite, un prénom qui se terminait par un « a ». Elle aurait pu devenir ma femme, mais non, notre rencontre se limita à quelques heures, aux quelques passes maladroites du torero débutant que j’étais. La mise à mort, je n’y songeais pas encore tandis que dans les couloirs de l’Accademia, « La tempête » zébrait mon cœur d’une émotion adolescente. J’étais bancal de partout, inachevé et fragile, broyant mes idéaux et mes talents comme d’autres mâchent le chewing-gum américain et j’espérais une fuite sans trop savoir pourquoi. Comprendre qu’il y a peut-être un chemin et ne pas avoir peur de s’y engager… Des années plus tard, une femme m’a envoyé une carte postale qui représentait le pape, de ce pape croulant qui s’arc-boutait à sa sainte charge. J’ai bien regardé sa bobine, ce n’était pas mon frère, ni même un parent éloigné. Il se drapait d’un blanc que je savais assassin, d’un blanc de l’éternel fin des temps. Au dos de la carte, une supplique, un appel auquel je n’ai pas répondu. J’avais peur, vous comprenez, peur de ce que je ne suis pas. J’aime aimer mais sans danger et puis ce n’est pas la peine de me juger parce que moi, moi je n’ai jamais empêché personne de prier ! Dans les églises, lorsque les genoux embrassent les sols glacés, je me tais et je regarde d’un œil connaisseur – mon enfance n’est pas si loin. Je me tais donc, je respecte, et peut-être même j’envie … Et pourtant mes jambes, elles, restent droites comme des « i ». De la fierté, pauvre fierté... Croyez-moi, je voudrais bien que toute cette bouillie infâme, ce grand bal d’hypocrites soient orchestrés par quelqu’un de présentable. Alors, la pilule passerait mieux, la potion moins amère à avaler mais on ne se change pas. Le cynisme, l’incrédulité, la violence d’une époque, et que sais-je encore ? Les excuses, merveilleuses excuses qui se marient si bien avec les minutes qui passent et les bistrots chaleureux.
15:25 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.11.2009
Sur le fil
Chacun peut passer à côté de l’amour, soit parce qu’il est trop tôt, soit parce qu’il est trop tard... Ou pire encore, parce qu’il nous fait peur…
Et cette femme aux talons hauts, aux chevilles cerclées par des anneaux d’argent, chevelure droite, noire, vibrante, résonne dans mes mains vengeresses… O, le très vilain plaisir que celui d’arracher, de tenir, de pétrir, de pincer, de mordre, de marquer, de violenter, et d’observer dans l’autre toute la douleur d’aimer… Elle est mon frère dans ce don absolu et par ses larmes qui roulent sur son mascara de luxe… Qui accepte ses limites ? Qui marche sans se mentir ? Sans se cacher ? Sans se retourner…
Madone à genoux, désirable, pure, blanche jusque dans ses veines, profonde, sincère, et puissamment mystique. O Dieu que je respecte sa prière de femme, sa volonté d’exposer sa souffrance si naturelle, sa fragilité d’abandonnée… Dans la ville agitée, elle flotte entre les soupirs admiratifs et les regards déplacés. Est-elle esclave ou déesse, apparition ou réalité ? Des nuées d’oiseaux piaillent perchées sur les arbres squelettiques, et des voitures grondent de leur virilité débile. Talons hauts donc et jupe cintrée, et son corps, magnifié par l’orfèvrerie couturière, arpente les trottoirs en pécheresse assermentée.
Mon cœur se bloque, mon cœur se perd, chevilles cerclées par des anneaux d’argent, chevelure fière, lèvres dessinées au rouge Dior, et des jambes invisibles prises dans des filets aux mailles pourprées. L’inconnue se faufile entre les klaxons et les pas pressés des piétons, pour finalement disparaître entre deux pincées de regret et cet espoir fou de la recroiser un jour, un soir, ou bien une vie… Entre deux parenthèses sages…
Oui, pire encore, parce que cet amour nous fait peur…
Comment l’imaginer ? Comment l’imaginais-je, lorsque adolescent, un seul regard suffisait à embraser mes désirs balbutiants ? Brunette aux manières de garçon se plongeant dans les ondes méditerranéennes, bouche soyeuse et épaisse au parfum de sucre et de vanille. Et ses baisers, ô mon Dieu, ses baisers… Une telle volupté… Si lointaine et si présente… Et mes paroles ridiculement sincères qui proclamaient des vœux d’éternité, de fidélité. Sa peau déshabillée qui se mariait au sable fin, à la lune, aux collines éclairées par les mas des vacanciers. Dans l’entrelacement de nos bras juvéniles, j’étais l’égaré et la chaleur d’été suffisait à mon bonheur. Hier encore… Si près que je respire son souffle mentholé, sa douceur préservée de toute vulgarité, sa douceur revêtue de tant espoirs alors que la mer calme venait lécher nos pieds dénudés. La mer, avide de nous engloutir dans son immensité.
L’inconnue déambule dans mes rêves d’adulte, lèvres peintes donc au rouge Dior, mi-guerrière, mi-prisonnière, et ses pas suspendus dans le bouillonnement citadin… Fermons les yeux… Est-elle encore là ? Chemisier blanc à la transparence mensongère, et son dos zébré des furies de son amant : la passion… Fermons les yeux… La Passion ! Et ma respiration qui se bloque, et l’air qui me manque, et je suffoque, et je crie silencieusement ma déraison. Et personne pour me secourir, le spectacle habituel des passants pressés, le mensonge quotidien de la modernité glacée. Si froid, si mal qu’il faut que je lui parle, si froid, si mal, qu’il faut que j’agisse, dans l'absolue clarté de mon délire...
16:14 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.11.2009
C'est vrai, des chouettes j'en ai rencontré... La nuit, surtout...
De mon errance volontaire, j’eus heureusement quelques rencontres intéressantes, comme cette adolescente rebelle qui s’accrochait à son chien avec l’amitié des géants. Petite rasta en kaki et colliers multicolores qui m’avoua entre deux souffles éthyliques : « tu sais, j’aime pas faire l’amour et pourtant, je le fais tout le temps. Ils aiment tellement ça et ils ont l’air tellement soulagé après ça, alors, je leur fais plaisir… Ca me coûte pas grand-chose de leur faire plaisir. » Assis sur le bitume qui fondait comme une glace, j’eus la décence du silence puis un mec mince et craquant comme une biscotte vint s’installer à nos côtés, sans même me saluer. Il portait la croix celte, un anneau dans le nez et la violence des mal nés. Une casquette de marque fixée sur sa tête, il insultait les passants avec la rage de ceux qui aiment mordre tandis qu’elle le mangeait des yeux comme s’il s’agissait d’un prince pour petites filles sages.
- Tu viens d’où, finit-il par lâcher d’un air enfumé comme un coffee shop.
- De Paris, répondis-je absent.
- Et toi ? renchérit-il avec plus de conviction.
- Oh moi… Disons d’assez loin, pour être honnête, lui apprit-elle d’un sourire nostalgique. Tu dois pas connaître, en tout cas.
- Cigarettes ? proposa-t-il d’un ton douteux, ou autre chose ?
Il grimaçait mielleusement en exhibant une dent en argent que j’aurais volontiers fait sauter au pied de biche. Et puis pas besoin d’intuition féminine pour deviner qu’avec ce type là, les emmerdes tombaient comme les feuilles en automne. Elle s’en amouracha aussitôt, mauvais charme, mauvais sort, je ne sais, mais elle était née pour recevoir des baffes et cela me révoltait.
- Vous dormez où ce soir ?
- On sait pas encore, répondit-elle distraitement, pour le moment, on a un plan dans un hall d’immeuble un peu plus loin mais c’est pas terrible, les flics nous emmerdent… Ils sont chiants et ils savent même pas pourquoi, ils obéissent comme des merdes.
D’une certaine manière, l’alcool m’a sauvé : à drogue douce, mort lente. Elle, noyée dans ses pilules hallucinogènes, accélérait le processus comme un ange qui aurait décidé de courir le 100 mètres. Elle acceptait de ne pas connaître ses vingt ans pour un plaisir que beaucoup jugent mais que peu connaissent. Elle, ailleurs, sur son île magique où elle gambadait nue, seulement chaussée de bottes de sept lieues. Seins balbutiants, sexe à éduquer…
- On est dans un squat avec des copains, dit-il, venez et on vous trouvera bien une place.
- Ok, c’est sympa, reprit-elle sans me consulter, on ira, pas vrai ?
Vers dix-huit heures, je la vis s’éloigner avec son sac léger comme la misère. J’aurais voulu être son père, la prendre dans mes bras et lui dire que j’étais désolé et puis qu’il n’y avait pas de raison, on pourrait peut-être rattraper le temps perdu. Deux ou trois jours plus tard, je vis son chien gambader vers moi, triste carcasse noire qui bavait sa reconnaissance au moindre morceau de nourriture. Il était seul et je décidais qu’il fallait reprendre ma route.
16:15 Publié dans Toutes les notes du Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

